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Blonde on blonde. dylan en 1966
 Blonde on blonde. dylan en 1966
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« Le marin d’eau douce, il sait mon destin »


1963 : assassinat de JFK. Déjà Dylan perçait sous Zimmerman. Mais il faudra attendre deux ans pour que son génie éclate : « Like A Rolling Stone ». Trois ans pour qu’il sorte son chef-d’œuvre : « Blonde On Blonde ». LE Disque.
La pochette
Qui c’est, le fantôme sur la pochette ? Un vieux « Carjat » qu’ils ont colorisé ? Non, même pas. C’est Bob Dylan. Il est tout pâle. Il a l’air malade. Il faudrait lui donner un antibiotique...
Comment en est-il arrivé là ? Il n’y a pas que la drogue dans l’affaire. Il y a le stress, les décalages horaires, la pression, la fatigue, les km, les nuits blanches, le poids des tournées et de la créativité. « Les veilles de la cour et des fatigues de la guerre »…
Il n'y a pas que la photo de Carjat qui nous interpelle. Il y a aussi cette terrible pochette. Cette photo magnifiquement floue du poète, rachitique et frileux sous son daim, sous sa croûte. L'écharpe à carreau blanc et noir ("qui a dû être portée au siècle dernier"...), nouée autour du cou comme une corde de dandy-pendu : "C'était bien plus triste qu'un deuil". Et ce regard inquiet, anxieux, perçant, tapi, interrogateur, à la fois furtif et voyant, visionnaire. Voyez comme il nous fixe, nous juge. Cette bouche mince, pincée, crispée, réduite à sa plus simple expression. Ces fins cheveux bouclés, qui n'ont jamais connu le peigne. Cette pâleur hâve. Ces sourcils et ce nez d'oiseau de proie, trop mince. Cette raideur, cette froideur malingre et cette gentillesse qu'on devine malgré tout. Voilà bien la photo d'un poète, la feuille d'un grand arbre, la feuille ultime. Mais la feuille de quel arbre? Du grand arbre rimbaldien. En tout cas, un Carjat couleur.
Les musiciens
Il y a eu deux équipes de musiciens, ceux de NewYork, des studios Columbia, et ceux de Nashville. Fin 65, Dylan se retrouve bizarrement avec deux producteurs, Albert Grossman et Bob Johnson. Puis il n’en a plus qu’un. Exit Albert Grossman. C’est Johnson qui décidera du choix de Nashville, pour changer les habitudes de Bob, le confronter à de nouvelles expériences, trouver le son. C’est ce même Johnson qui deux ans plus tard forgera celui de Leonard Cohen. Un producteur, c’est avant tout quelqu’un d’exigeant, un garde-fou, une boussole. Il refusera plusieurs chansons à Dylan, soit qu’il trouvera qu’elles n’ont pas la place dans un album (« Can You Please Crawl Out Your Window ? »), soit parce qu’il ne les appréciera pas (« She’s Your Lover Now » et d’autres). Un producteur doit être un mentor, un conseiller, et non pas un simple technicien. L’enregistrement de l’album a commencé à New York le 30 novembre 1965 et s’est achevé le 16 juin 1966. Il aura donc duré plus de six mois et demi. Mais les sessions ont été coupées par les tournées, dont une, épique, en Europe. Fin Novembre, on a enregistré quatorze prises de « Visions Of Johanna », et dix de « Can You Please Crawl Out Your Window ? », qui ne fut pas retenu pour l’album, mais sortit en simple. Les musiciens étaient les suivants : Robert J. Gregg (batterie), Richard Manuel (piano), Rick Danko (basse), Garth Hudson (orgue fluide), Robbie Robertson (guitare) Bruce Langhorne (guitare), Al Kooper (orgue), Joseph Souter (guitare) et Paul Griffin (piano). Le 21 janvier, Dylan est toujours à NewYork, dans les studios Columbia. Il enregistre 19 prises de « She’s Your Lover Now ». Ce morceau sera finalement écarté du « mix » de « Blonde On Blonde », mais on le trouve sur les « Bootleg Series ». Le 25 janvier, vingt et une prises de “One Of Us Must Now (Sooner Or Later)”. La dernière sera la bonne. On commence à travailler sur « Leopard Skin Pill Box Hat », mais on n’y arrive pas. Les musiciens retenus sont alors Robert J. Gregg (batterie), William E. Lee (basse), Paul Griffin (piano), Richard Danko (basse), Al Kooper (orgue) et le Robbie Robertson (guitare), le bras droit de Bob Dylan. Le 14 février, on se rend à Nashville, Tennessee. On fait vingt prises de « Fourth Time Around ». On travaille sur « Visions Of Johanna » et sur « Leopard.Skin Pill Box Hat ». Les musiciens sont, en partie, des “requins de studio”, des gens du cru, du grand Sud : le fameux Charlie McCoy (harmonica, et guitare basse), Kenneth Buttrey (nouveau batteur. Exit Gregg), Wayne Moss (guitare), Joseph Souther junior (basse et guitare), et le fidèle Al Kooper (orgue). Bill Aikins est également crédité, mais de quoi joue-t-il ? Hargus Robbins est au piano, et Jerry Kennedy à la guitare. C’est sûrement Bill Aikins qui joue de l’accordéon sur “Fourth Time Around ». Mais cette chanson pose un problème. Sur la version CD, cet instrument a été carrément gommé. Il s’agit donc d’un « mix » fort différent de celui du vinyle initial, où l’accordéon accompagnait la mélodie, comme un harmonium. On dirait une nouvelle version, étrangement dépouillée, minimaliste. Le lendemain et le surlendemain, quatre prises de « Sad-Eyed Lady Of The Lowlands », ce chef-d’œuvre. Les musiciens : Charlie McCoy (à la guitare et probablement à l’harmonica, à moins que ce ne soit Dylan ?), Kenneth Buttrey (percussions, à peine appuyées, très fines et très douces), Joseph A. Souter junior. (basse), Hargus Robbins (piano), Wayne Moss (guitare) et Al Kooper (orgue). Le 17 février; « Stuck Inside Of Mobile With The Memphis Blues Again » est “mis en boîte”. Les musiciens sont Charlie McCoy (basse et guitare), Joseph A. Souter Jr. (basse et guitare), Kenneth Buttrey (percussions), Wayne Moss (guitare) et Al Kooper (orgue). Mais, pour des raisons contractuelles, des problèmes d’horaires, d’autres musiciens ont également été crédités : Bill Aikins, Hargus Robbins (piano) et Henry Strzelecki (basse). Les sessions ne reprennent que le 7 Mars. Le 8, « Absolutly Sweet Marie » est enregistré. Musiciens : Charlie McCoy (guitare), Al Kooper (orgue), Kenneth Buttrey (batterie), Henry Strzelecki (basse), Joseph A. Souther Jr. (guitare), Hargus Robbins (piano). Le 7 et le 8 Mars, étaient également présents Mae Caydon, Wayne Moss (guitare) et Robbie Robertson (guitare). Le 8 Mars, on s’attaque aussi à “Just Like Woman”, et à “Pledging My Time”. Musiciens crédités : Charlie McCoy (guitare), Kenneth Buttrey (batterie), Al Kooper (claviers), Henry Strzelecki (basse), Joseph A. Souter Jr. (guitare) et Wayne Moss (guitare). Mais également, à des heures différentes, Hargus Robbins (piano), Robbie Robertson (guitare). Le 9 et le 10 Mars, c’est au tour de « Most Likely You’ll Go Your Way And I’ll Go Mine », de “Temporary Like Achilles”, de “Rainy Day Women”, d’”Obviously Five Believers”, de “Leopard Skin Pill Box Hat”, et d’”I Want You”. En revanche, "A Long Haired Mule And A Porkepine" sera délaissé. Dommage ! Le titre était prometteur. "Black Dog Blues" sera également écarté. C’est sûrement la démo d’ « Obviously Five Believers ». Enfin, le16 juin, après une tournée harassante, on revoit « Fourth Time Around », on met la dernière touche à cette chanson, dont le « mix », on l’a vu, pose problème. The Final Cut ! comme on dit au cinéma.
Le titre
Le titre est un jeu de mot sur son prénom, B.O.B. Double album incontournable, considéré par tout le monde comme la pièce maîtresse de l'œuvre. Le titre évoque ces comédies futiles de l'après-guerre. Dylan parodiquement se donne une image de tombeur, de Casanova passant de blonde en blonde…Dans « Desolation Row » on nourrissait à la petite cuiller Casanova pour qu'il ait davantage confiance en lui... La plupart des textes inclus dans ce double LP sont, en fait, des histoires d'amours malheureuses, désabusées, de ruptures pour incompatibilité d'humeur ("Most Likely You'll Go Your Way And I'll Go Mine"), de déchirures sentimentales dont est victime le chanteur. Le donjuanisme parodique du titre relève donc de ce goût du "grotesque triste" que Flaubert n'était pas le seul à partager.
Considérations générales
C'est un disque très mystérieux. On y a vu un album à clés, une œuvre hermétique dans la tradition des Symbolistes. Dylan n'a certainement pas voulu faire un album "à clé(s)" au sens traditionnel du terme (Dylan n'est pas Paul Bourget !), même s'il a souhaité cacher certaines allusions à des personnes existant réellement. On a dit par exemple que la Dame aux yeux tristes c'était Sara, qu'il devait épouser peu après. On verra du moins que c’en est l’anagramme. Dylan n'a certainement pas voulu consciemment faire un album à clé(s) mais son sens de l'analogie et sa pudeur sont telles qu'il ne peut s'empêcher de travestir les noms : le portrait de Joan Baez en madone peinte par Léonard de Vinci et hantée par la Route, n'est pas invraisemblable.
L'angoisse sourd, suinte de beaucoup de ses chansons: les hallucinations anxiogènes de « Visions of Johanna, » les musées qui le font "flipper": il y est hanté par des visions qu'il aurait préféré ne pas avoir, les femmes à visage de méduse entre autres choses charmantes.
Le seul refuge envisageable est inaccessible. Sad eyed lady semble murée dans son monde intérieur ou dans sa chaumière des lowlands. Elle refuse d'en ouvrir la grille, laisse patienter indéfiniment son soupirant: "Should I leave them by your gate, Or sad eyed lady should I wait ?" Les femmes sont "so hard" dans Blonde on Blonde... Ce double album a autant d'importance dans l'œuvre de Dylan que La Chanson du Mal aimé dans celle d'Apollinaire : elle représente à la fois une somme, un summum et un paroxysme. Beaucoup de thèmes y sont semblables : errance, souffrances dues à l'amour, chansons d'amours malheureuses, allusions énigmatiques, lyrisme et élégie, ennui et élégie, temps dépensé pour rien, "pledging my time", blues et orgues de barbarie qui sanglotent dans les cours grises... On a souvent comparé Dylan à Rimbaud mais jamais à l'Apollinaire. Pourtant leurs thématiques sont parfois semblables. Mais Apollinaire a le "défaut" d'être moins prestigieux que Rimbaud, moins "looké", moins mythique, moins beau, sans Carjat, moins sauvage, peut-être plus facile à domestiquer, à apprivoiser, moins fascinant en termes d'images de marque. L'univers de Dylan est moins érudit que celui d'Apollinaire mais tout aussi nostalgique, interrogatif et énigmatique : Les Sept Epées d'un côté, de multiples allusions autoréférentielles de l'autre ("the river-boat captain"; "the Kings of Tyrus", "the guilty undertaker"; "the dead angels"...).
Enfin, ce qui caractérise « Blonde on Blonde », c’est le fameux "son sauvage"que Dylan a cherché (et recherché) toute sa vie. Or il semble qu’il ne l’ait trouvé qu’à Nashville au début de l’année 1966…
Revue en détail
Rainy Day Women
L’album démarre « en fanfare ». Le titre de la chanson, assez énigmatique. S'agit-il de prostituées et des numéros de leur chambre ou de leur studio ? Le premier vers nous éclaire davantage : "They'll stone when you're trying to be so go”. Autrement dit, pour reprendre la formule sartrienne de Huis clos : "L'enfer, c'est les autres". Bob Dylan, poète existentialiste...Une étiquette de plus… On peut y voir une chanson sur l'hypocrisie sociale. Ces femmes des jours de pluie, dont on connaît les numéros des chambres, dans un quelconque hôtel de passe de la Nouvelle-Orléans (si on se fie au son bastringue de cet orchestre des beaux-arts en goguette) ce sont des prostituées. Mais tous les vers de cette chanson commencent par le thème de la lapidation : « They'll stone you ». « Ils vous lapideront », ils vous maudiront, vous nuiront, vous jetteront la pierre si vous faites ci ou ça, (si vous ne faites pas comme eux), même les choses les plus anodines comme jouer de la guitare. "Quant à vous, suivez Mars ou l'Amour ou le Prince", disait déjà le bon La Fontaine, "les gens en parleront" : quoi que vous fassiez vous serez sévèrement critiqués... On pense bien sûr au motif de la femme lapidée dans les Evangiles. Notons au passage que les allusions évangéliques, jusqu'en 1978, sont beaucoup plus rares chez Dylan que les allusions bibliques, lesquelles abondent dans ses textes, à des fins parodiques ou édifiantes, c’est là toute l’ambiguïté. La femme des Evangiles est lapidée parce qu'elle se prostitue et qu'elle est adultère (Brassens chantera : "Ne jetez pas la pierre à la femme adultère : je suis derrière !"...). Les allusions à la "défonce" sont particulièrement lourdes ici, et insistantes :"Everybody must get stoned" est devenu quasiment proverbial. Cela a vieilli. On trouve mieux comme titre de gloire : jeu de mot facile, "fiente de l'esprit qui vole" disait Hugo des calembours. On pourrait y voir aussi une allusion à la guerre thermonucléaire e traduire "stoned" par "vitrifié", mais, évidemment, rien n'est moins sûr. Ce n'est qu'une vague hypothèse que nous formulons pour mémoire, dans un vague souci d'exhaustivité... « Rainy Day Women », cependant, est une chanson "importante" car elle fait partie d'un concept-album, et l’inaugure. Blonde on blonde commence par une fanfare tonitruante genre « quat'z'arts » déchaînés, ivres morts ("Il faut toujours être ivre" affirmait le poète du Spleen de Paris : de vin, de poésie, de visions, peu importe), et cela se termine sur l'histoire d'une pauvre fille qui s'est fait complètement manipuler dans les grandes largeurs (une femme des jours de pluie justement elle aussi, qui garde le souvenir de ses draps froids comme du métal… ) : la "Sad-Eyed Lady Of The Lowlands". Shelton commente ainsi cette ouverture : "Le son est comparable à une celui d'une vieille procession de rues de jazz. Le lugubre trombone à coulisse et la batterie de fanfare évoquent la Nouvelle-Orléans. Les cris, les rires, tout procure un sentiment d'abandon, de saoulerie. Il y a aussi un "second degré" amer : cette année-là, les foules lapidaient moralement Bob." (p.333). Quant à Michka Assayas, dans son roman « Exhibition » (2002), il écrit à propos de la pochette de « Basement Tapes » : « La pochette montrait des adultes jouant aux enfants dans un grenier, figés dans une espèce de fête triste : l’un arborait un clairon, l’autre une grosse caisse, ou quelque chose dans ce genre. L’ensemble dégageait une espèce de fantaisie glauque, sorte de fanfare des Beaux-Arts polonaise. » Ne dirait-on pas aussi une évocation de l’ambiance de « Rainy Day Women » ?…
Enfin, le titre de la chanson semble avoir inspiré à Hendrix son magnifique « Rainy Day, Dream Away », sur « Electric Ladyland », en 1969.
Pledging My Time
"J'ai un mal de crâne qui m'empoisonne / Mais je me sens très bien / je te voue mon temps". L'incipit de ce blues très réussi, définit l'homme, prisonnier du temps et de l'attente : "Well early in the morning 'till late at night".
Visions of Johanna
"Une œuvre majeure dont les cinq longs couplets et la coda donnent structure à des cauchemars, hallucinations et transes. L'atmosphère est si fétide et si triste que c'en est presque insupportable jusqu'au 3ème couplet, où les rimes empilées à la va-vite de "freeze", "sneeze", "Jeeze" et"knees" allègent l'ambiance. Nous voici parmi les grotesques : camelots, comtesses, filles d'une nuit, petit garçon perdu, Mona Lisa" (Shelton, p.334). Tout est dit, rien à ajouter. Ces « visions de Jeanne » (d'Arc ?) débutent sur une image négative de la nuit trompeuse : "Ain't it just like the night to play tricks When you're trying to be so quiet..." Les symboles nyctamorphes vont se déchaîner, les dangers de la nuit vont se manifester en visions et hallucinations diverses. La nuit est souvent dévalorisée chez Dylan, comme chez Rimbaud, hommes de l'aube, du "New Morning".
Highway blues
C’est ce dont souffre Mona Lisa, la Joconde, dans “Visions of Johanna” : "But Mona Lisa must've had the highway blues, you can tell by the way she smiles". Savoureux portrait de Mona Lisa en héroïne picaresque ou beatnik...
One Of Us Must Know
Une très belle mélodie, un orgue prédominant. La quatrième plage de Blonde on Blonde est une chanson de déchirure et d'incompréhension. L'incompatibilité d'humeur et les erreurs du couple sont annoncées dès l'incipit : "I didn't mean to treat you so bad, you shouldn't take it so personal, I didn't mean to make you so sad". Bref, les torts sont partagés. Le chantteur affirme qu'il n'avait pas du tout l'intention de mal faire : morale rousseauiste de l'intention, morale de "belle âme", au sens hégélien du terme...
I Want You
Très belle chanson baroque, peuplée de figures du monde à l'envers, comme on en trouve dans le lyrisme de Théophile de Viau. Il y a d’abord un entrepreneur de pompes funèbres, un personnage sans scrupules, plus que douteux. Il est coupable d'on ne sait quel méfait. On l’imagine doté d'un coeur de pierre. Il sanglote ou il soupire : "the guilty undertaker sighs". On s'attendrait plutôt à "doesn't sigh". Un croquemort émotif a intérêt à changer de métier… Tout se ligue pour convaincre le chanteur de renoncer à sa petite amie, même les instruments de musique : "The silver saxophones say I should refuse you". Mais le « héros » n'est nullement convaincu par toutes ces hallucinations auditives. Les cloches fêlées (comme l'âme de Baudelaire...) et les cors défoncés lui soufflent au visage avec morgue. Ils s'y prennent mal, il n'est pas né pour la perdre, sa chérie : "Solitaire, le joueur d'orgue de Barbarie pleure comme un veau, les saxophones d'argent disent que je devrais te repousser. Cloches fêlées et cors usés me soufflent au visage leur mépris. Mais moi je ne joue plus, je ne suis pas né pour te perdre, je te désire à mort".
Chanson de désir et non pas chanson d'amour. On est ici très proche de la franchise d'un Polnareff qui chantait à la même époque : "Je veux simplement faire l'amour avec toi". C'est une chanson optimiste, l'une de plus gaies de Dylan, euphorisante, et facétieuse, une de celles qui vieillissent bien, qui ne vieillissent pas…Les grandes œuvres sont intemporelles, le temps n’a pas de prise.
Le début nous entraîne dans un monde surréaliste en désarroi : c'est même le bordel le plus complet : "The guilty undertaker sighs, the lonesome organ grinder cries". Le délire verbal y est associé au désir amoureux dans toute sa puissance : "I want you... so bad, honey, I want you". Le thème de la rivalité amoureuse y est traité de façon plaisante, le chanteur y affirme sa frustration : jaloux de son rival, un "enfant dansant", "Ton danseur d'enfant en costume chinois", il s'est emparé de sa flûte : mais ses justifications ne convainquent personne : pourquoi a-t-il fait ce geste ? Parce que l'enfant danseur était un menteur, parce qu'il avait emmené sa belle en promenade (et surtout l'avait menée en bateau...), parce qu'il avait beaucoup trop la cote, et surtout parce que le narrateur jaloux la désirait beaucoup trop. Ce qui est « dylanien » ici, c'est que le chanteur entend la voix de la "raison" à travers une série d'hallucinations sonores ou d'interprétations délirantes de la réalité, de tout ce qu'il entend (soupirs, instruments de musique, sons, bruits divers). Valéry disait déjà que le réel ne peut s'exprimer que par l'absurde… Le chanteur fait semblant de nous faire ses confidences, mais ses confessions sont déguisées, beaucoup trop laconiques pour révéler quoi que ce soit. Le personnage de la Reine de Pique est assez « lewiscarrollien ». C'est la Reine de Cœur, dans « Alice au pays des merveilles ». Personnage castrateur, un peu monstrueux, tyrannique, mère castratrice. Elle veut couper la tête à tout le monde parce qu'on a peint ses roses en rouge. Les quatre gardes et Alice surtout sont visés, sont l'objet du courroux royal. Ici, la confidente c'est la femme de chambre du chanteur, une personne bonne pour lui, tout à fait dévouée, observatrice et omnisciente ("and there's nothing she doesn't see" : "et il n'y a rien qui lui échappe"). Intuitive, elle sait où il aimerait être mais "cela n'a aucune importance", "peu importe..." : Dylan interrompt ses demi confidences, pique la curiosité de l'auditeur qui aimerait en savoir davantage, d'autant plus que le ton est savoureux : "She knows where I'd like to be but it doesn't matter".
La réflexion du "pont", du "break", laisse également songeur : "All my fathers they've gone down, true love they've been without it", « Tous mes aïeux s'en sont allés, l'amour vrai ils ne l'ont jamais trouvé » : constat d'échec (qui vise l'ascendance), auquel le chanteur ne veut ni se soumettre, ni se heurter à son tour. Aucune résignation ici, mais une volonté de puissance, qui s’affirme. Le désir l'emporte sur le romantisme. Disons-le, cette chanson est géniale.
Stuck Inside Of Mobile (With The Memphis Blues Again)
L'ouverture en est assez inquiétante, basée sur la magie indienne, celle des Algonquins : "The ragman draws circles Up and down the block I'd ask him what the matter was But I know that he don't talk". Ce chifffonnier a tout du sorcier indien. "Je lui demanderai bien ce qu'il fabrique mais je sais qu'il ne parle pas". Le chiffonnier semble tracer des cercles pour empêcher le narrateur de s'échapper de cette ville infernale qu'est Mobile, où il se sent "collé" ("stuck") comme un papillon dans un album, "épinglé", lui qui voudrait tant être à Memphis pour des raisons obscures ("stuck inside of Mobile with the Memphis blues again"). Chanson d'un réalisme rimbaldien au sens où, pour Rimbaud comme pour Dylan, la réalité est "trop épineuse" pour leur grand caractère... Rimbaud mais aussi Joyce : la journée d’ « Ulysse », à Dublin, se termine aussi au lupanar. En tout cas, la chanson la plus parano de l’album.
Bouffon
Shakespeare en est un, au deuxième couplet. Il en a les attributs traditionnels, "pointed shoes"et "bells". Ne manque plus que la marotte et la livrée verte et jaune. Dylan en 1966 donnera des conférences de presse avec une poupée miniature le représentant, une sorte de marotte. Shakespeare, bouffon du roi, un peu dandy, un peu homo, "with his pointed shoes and his bells", ou du moins en gigolo, "speaking to some french girl"... Les chaussures italiennes ne sont pas caractéristiques du bouffon, mais il vaudrait mieux traduire "pointed shoes" par "souliers à longue pointe". Les "bells", grelots, sont bien un des attributs du fou du roi, autant que sa livrée et sa marotte. Comme si la folie était contagieuse, et qu'il fallait en éloigner les gens. Les fous médiévaux étaient traités comme les lépreux, avec leurs crécelles, qui servaient d’avertissement, incitaient à s’éloigner…
Même Shakespeare n'échappe pas à l'errance chez Dylan. Que fait-il dans une rue de Mobile ? Portrait du vieux dramaturge élizabéthain en bouffon dragueur de Françaises. Image d'un monde dérisoire et rejeté ? Dylan était très négatif à cette époque-là, semble-t-il. "J'ai jamais pigé Pound ou Eliot, Shakespeare me branche" (Dylan en 1966, cité par Shelton, p.351).
L’image de la Joconde
Joan Baez ressemblait vaguement à Mona Lisa (chevelure de saule pleureur, sourire énigmatique, un peu naïf...). De même qu'Ophelia erre sur la « Desolation Row », Mona Lisa hante les enfers dylaniens de « Mobile » : "Mona tried to tell me to stay away from the train-line, She said that all the railroad men just drink upyour blood like wine". La Joconde maternelle prend soin du narrateur, personnage mal dans sa peau, fragilisé, hypersensible, et surtout un peu trop dopé. Elle veut l'empêcher de s'approcher de ces cheminots-vampires plus ou moins bien attentionnés "qui boivent votre sang comme si c'était du vin", mère poule ou figure maternelle castratrice. On sait que Joan Baez empêcha Dylan dans les années 1965-66 de faire pas mal de bêtises, par sa constante sollicitude que le poète trouvait bien pesante parfois. Il faut voir à quel point Dylan la bat froid, dans le documentaire de Pennebaker, la regardant à peine, écrivant à la machine une lettre à Marianne Faithfull, tandis que l'autre jeune femme interprète « Love is Just a Four-letter Word », qu'elle devait si magistralement interpréter sur l'album « Anyday Now », en 1968. Voir également la biographie-torchon de Scudatto.
Dylan s'en prend à Mona Lisa mais surtout à Walter Pater. Dylan serait parti de l'étonnante étude de cet esthète érudit et décadentiste (le grand maître d'Oscar Wilde et de Huysmans, pas moins) sur Mona Lisa, étude qui le fascinait, mais qu'il n'a pas pu s'empêcher d'égratigner, de brocarder, période iconoclaste oblige, ou de bousculer au passage.Le texte de Walter Pater sur Lady Lisa date de 1873 (Studies in the History of the Renaissance). L'assimilation de Mona Lisa à un vampire, y est évidente. "She is older than the rocks among which she sits; like yhe vampire she has been dead many times (...) and trafficked for strange webs with Eastern merchants". Texte très poétique, hallucinant de subjectivité, ce qui en fait d'ailleurs toute la beauté. On chercherait en vain des équivalents en France (excepté les chapitres d'A Rebours sur la littérature latine postclassique et sur l'art de Gustave Moreau), où tout est compassé dans le domaine de la critique artistique. Cela donne chez Dylan : Mona essayait de m'inciter à rester à l'écart de la ligne de chemin de fer : elle prétendait que tous les cheminots n'étaient rien que de sales vampires. Ce qui entraîne de la part du narrateur la réplique suivante : "And I said "oh I didn't know that", but then again, there's only one I've met, And he just smoked my eyelids and punched my cigarette". Un cheminot lui a donc fumé les paupières et poinçonné sa cigarette. Après tout, Mona n'a-t-elle pas trafiqué des étoffes précieuses avec des marchands orientaux, d'après Pater !
Mais notons tout de même au -delà de l'humour et de l'ironie, la fascination exercée par ce texte sur Dylan : les rochers du décor et dont parle Pater (Mona est plus ancienne que les rochers verdâtres au milieu desquels elle est assise) apparaissent dans la strophe suivante de Memphis Blues : il y a donc une emprise du texte dans ses moindres détails. Quand Dylan reviendra à Mona Lisa, ce sera avec un certain respect (quasi hallucinatoire, mais la "vision" sera respectueuse...) dans Visions of Johanna : il nous dira que la Joconde doit avoir eu "le blues des grands chemins", telle une héroïne picaresque, une Mère Courage, ou une routarde (pour un peu on a failli la croiser sur l'Autoroute 61 ou sur la Chaussée de la Désolation, déjà passablement encombrée, à la limite de la saturation) : "ça se voit à la façon dont elle sourit". Le sourire de Mona Lisa, tel celui du chat du Cheschire dans Alice in Wonderful Land, a été diversement interprété. Après tout, le sourire n'est-il pas la partie la plus immatérielle d'un individu, la plus énigmatique, le point de jonction entre le matériel et le spirituel ? On a dit que ce sourire exprimait le contentement d'une femme enceinte ou d'une personne écoutant une musique délicieuse, donnant la nostalgie de quelque paradis perdu, et Dylan y voit quelqu'un de profondément mélancolique. L'ironie dylanienne nous semble ici intimement liée à une certaine fascination pour le type de critique littéraire si brillamment inauguré par Walter Pater. Un début de phrase de cet esthète anglais sonne d'ailleurs tout à fait à la manière de certains titres de Blonde on blonde : "Certainly Lady Lisa".
Dans le truculent Memphis Blues Again, Dylan dénonce, de façon comique, les méfaits des mélanges prohibés et la gloutonnerie des intoxiqués prêts à avaler et à mélanger n'importe quelle substance pourvu qu’elle leur éclate la tête. Il met en scène un narrateur qui se dévalorise et qui lui ressemble :
"Now the rain-man gave me two cures and he said, "Jump right in",
The one was Texas medicine, the other was just railroad gin
And like a fool I mixed them and it strangled up my mind,
And now people just get uglier and I have no sense of time".
Conséquence drolatique de cette ingurgitation : « Et maintenant les gens sont encore plus laids et j'ai perdu toute notion du temps... » On ne saurait trouver condamnation plus implicite…
Honky-tonk
"Her honky-tonk lagoon", au huitième couplet, traduit par "son lagon restaurant" (traduction « Ecrits et dessins », chez Seghers) ne me semble pas heureux. "Honky-tonk" a le sens de « boui-boui » (mauvais restaurant, gargote, café de dernier ordre), comme dans "honky tonk women" (Jagger), « femmes de boui-boui ». L'avantage de "boui-boui" c'est que c'est une onomatopée, rendant une autre onamatopée (« honky-tonk »). On imagine une paillote sur une plage, avec des chanteuses qui chantent faux, qui beuglent, peinturlurées, mal maquillées, un peu p… Du moins, "topless"….
Leopard-skin Pill Box Hat
Blues-rock très enlevé. Le ton légèrement moqueur de l'incipit, taquin, annonce une chanson gentiment ironique, dans laquelle Dylan se propose de piétiner la toque en fourrure de luxe, de la dame : "Well you look so pretty in it, honey, can I jump on it sometime ?" Nous voici loin du fétichisme narcissique vestimentaire et de l'amour crétin pour les voitures neuves qui rendent certains rocks plutôt nigaude : de « Brand New Cadillac » à « Blue Suede Shoes », les célèbres pompes en daim bleu du "King". Ici, il est question d'un type qui courtise sa belle pour se procurer en fait son chapeau qui lui sert de boîte à pilules, où elle cache sa "dope". C’est le thème de la duplicité des drogués, mais aussi l'éternel motif de la flatterie, de la flagornerie du « renard » qui essaie de voler au « corbeau » son fromage : "You might think he loves you for your money but I know what he loves you for, It's your brand-new leopard-skin pillbox hat". Le final de Leopard skin n'est pas sans rappeler le Blue Suede Shoes, qu'interprétait Elvis, mais avec l'ironie en plus (la dimension qui manquait à Presley) : fétichisme vestimentaire et amour amer aboutissent à l'ironie mordante. Fétichisme vestimentaire : on pense à l'ironie amère de Flaubert dans L'Education sentimentale quand il dépeint la contemplation bête de son héros médiocre, Frédéric Moreau, tombant en extase devant Madame Arnoux :"Il contemplait son panier à ouvrage comme une chose extraordinaire".
C'est Jackie Kennedy qui a lancé la mode de ces « bibis » étonnants qu'on appelait des "boîtes à pillule". Mais la femme du Président assassiné était-elle une bimbo ?
Just Like a Woman
L'une de ses chansons les plus intimistes. La « dope » y est étrangement banalisée, comme si elle allait de soi . Elle est mise sur le même plan que l'air absent de la jeune femme ("her fog") et que ses bijoux. Elle devient une sorte d'attribut féminin.
"La Reine Mary, c'est mon amie. Oui j'espère que je la reverrai". Cette sobriété, cette simplicité, contrastent avec les deux autres titres, où le langage est plus débridé.
Les allitérations y marquent la souffrance : "And your long time curse hurts"
Un certain pacte, plus qu' une véritable complicité, unit les anciens amants...
Le refrain en est vénéneux : "You make love just like a woman, yes you do, Then you ache just like a woman, but you break just like a little girl".
Most Likely You'll Go Your Way And I'll Go Mine
"Tu iras ton chemin et je suivrai le mien". "Si l'on excepte un aparté bizarre où il est question d'un juge difforme monté sur des échasses, ce texte est peut-être le plus clair que Dylan ait composé sur toute la période 1965-1966. Il illustre l'instant où une relation prend fin, le narrateur s'étant lassé des efforts qu'il lui fallait déployer pour convaincre son amant de la suivre." (André Gill, p.104). Rupture pour incompatibilité d'humeur. "Well the judge he holds a grudge, he's gonna call on you. But he's badly built and he walks on stilts, Watch out he don't fall on you”, "Bon, le juge il est rancunier, il va te convoquer, Mais il est mal bâti et il marche sur des échasses, Fais attention à ce qu'il ne te tombe pas dessus". Un juge féroce et éthylique figurera aussi dans “Lily, Rosemary and the Jack of Hearts” (“Blood on the tracks”, 1974-75). "But the hangin' judge was drunk". Citons aussi : "Les juges au coeur faux, mourant dans les toiles d'araignées qu'ils ont tissées" (in « Infidels », 1983).
Temporary Like Achilles
On s’est demandé ce qu’Achille venait faire ici, mais, à mon avis, le titre n’est qu’un bon jeu de mots ! Lire : Temporary like a child. Quoi de plus « éphémère » que « l'enfance » ?... Il s’agit d’un blues qui se traîne, un peu comme une âme en peine. "Je suis désemparé, comme un enfant de riche". "But I'm helpless, like a rich man's child". "Je suis désemparé comme un fils à papa ».
Absolutely Sweet Marie
"Marie" et non pas "Mary". Le prénom français.
"Un blues "shuffle" au tempo alerte, du pur Memphis. Quelques accessoires de scène qui fonctionnent : un balcon en ruine, une voie ferrée jaune, un homme tapant sur sa trompette, un capitaine d'eau douce..., l'ivrogne persan..." (…) "Les six chevaux blancs font écho à Blind Lemon Jefferson"(…) « Un âcre solo d'harmonica suit le quatrième refrain. » (R. Shelton, p.336).
Le titre rappelle ces vers de Mallarmé dans son Sonnet (Pléiade, p. 61) : "Délicieusement toi, Mary, que je songe / A quelque baume rare (...)" Mais le poète français avait préféré le prénom anglais. A chacun son exotisme…
« River-boat captain » C’est un personnage bizarrement omniscient, dans Absolutely Sweet Marie. Pourtant, ce n’est qu’un marin d’eau douce. Capitaine de péniche et Fortune-teller sachant le destin du chanteur, révélation qui arrive comme un cheveu dans la soupe, au cours de la chanson. Esthétique de la surprise. « Bon, je ne sais pas comment ça se fait, mais le marin d’eau douce, il sait mon destin… ».
Fourth Time Around
Il s’agit d’une valse à quatre temps. Elle raconte une dispute entre un homme et une femme. Les termes échangés manquent singulièrement de tendresse. On assiste à une scène de ménage : "Quand elle disait : « Inutile d'user ta salive, tu ne dis que des mensonges », Je lui criais qu'elle était sourde comme un pot". "When she said, "Don't waste your words, they're just lies", I cried she was deaf". Prosaïsme en contraste avec l’univers de Sad-Eyed Lady. Mais, la rupture consommée, le narrateur se trouve une autre fiancée bien plus gentille que la précédente, "You never wasted time". Le titre, ambigu une fois de plus, peut signifier : "quatrième prise", un simple repère technique, bien dans la veine désinvolte de Dylan (cf. « From a Buick 6 »). Bashung et Bergman feront leurs choux gras de ce type d’insouciance :
"Ca va, elle est bonne pour le son, yé n'en peut plou" (« Rebel », sur l'album « Pizza », 1981). Soit une absence de titre. Il y a peut-être une astuce sur "valse à quatre temps", le rythme de cette chanson étant celui d'une valse (très réussie). C'est l'une des rares valses de Dylan, avec Winterlude sur New Morning et la première ébauche de Like a Rolling Rtone, sur The bootleg series, volume 2 ((15.6.1965). Et Sad-Eyed Lady, bien sur…Littéralement : quatrième fois autour. Quatrième tentative ?
Un vers de cette chanson est devenu quasi proverbial : "I never asked for your crutch, Now don't ask for mine". C'est l’histoire de la paille dans l’œil du voisin, et de la poutre dans le sien..."John Lennon voyait ici une caricature du « Norwegian Wood » des Beatles "(Shelton, p.336).
Obviously Five Believers
Blues-rock. Encore un extrait du futur Blonde On Blonde. "Black dog" comme "black snake" est une image sexuelle, une marque de fabrique du blues." dit Shelton (p.337). Captain Beefheart a repris l’image du serpent noir. Un Black Dog, très « magie noire », figure sur Led Zeppelin IV, car l’anagramme de “black dog” c’est “black god”…

Sad-Eyed Lady of the Lowlands
Le morceau-clé du disque et de l’œuvre. Onze minutes et dix-huit secondes ! C’est une valse très mystérieuse. Un véritable blason du corps féminin. L'histoire en est elliptique. Il y est question d'une petite prostituée campagnarde, qui s'est fait gruger par les fermiers et les hommes d’affaires. La Dame aux Yeux Tristes est une personne doucement malheureuse... On dirait une statue de la Vierge, promenée au cours de processions votives. Malgré son titre enchanteur et mélancolique, c’est aussi un « protest song ». Ce n'est pas seulement une belle ballade nostalgique. La loi de la jungle y règne. C’est un thème omniprésent chez l’auteur, même dans ses plus douces chansons. Cette « Lady » est un personnage cyclothimique. Si son regard est triste elle peut aussi faire preuve d'un enthousiasme enfantin ("childhood flames"). Il y a un côté mélo : des draps froids comme du métal, une rue à putes, un mari volage, de couverture de la presse « people »… Le conteur dresse un bilan négatif du passé de cette femme. Un beau paradoxe : "ton visage de sainte et ton âme de fantôme"... Elle a connu bien des malheurs…On ne sait pas ce qui lui est arrivé au juste. "Dead angels", est-ce une image liée à la drogue ou à l'avortement ? Les fermiers et les hommes d'affaires l'ont-ils transformée en junkie ? Est-ce l'histoire d'une déchéance ou les mésaventures d'une fille qui n'a pas eu de chance ? On retient surtout sa parure, fascinante, ses vêtements de couvre-feu, ses fichus de bohémienne aux couleurs indécises. Dylan tombe souvent amoureux des victimes. Il a l’air rude comme ça, le regard incisif et tranchant, mais son cœur est plein de compassion. C'est l'évocation d'une fille qui s'est avoir sur toute la ligne. Elle s'est fait manipuler par tout le monde. Sad Eyed Lady n'a pas eu de chance. Son jeu est incomplet. Il y manque des cartes maîtresses. Ce personnage relève d’un type féminin préraphaélite. Ces femmes aux yeux tristes, au cou et aux mains allongées. C’est une beauté à peindre, une Ophélie. Le chanteur est surtout fasciné par sa bouche qui lui fait songer à celle d'une femme d'une époque lointaine, celle des missions des bons pères (auprès des Indiens ?). Des yeux de fumée, un regard des plus évanescents. D'autres éléments mystiques ou religieux viennent renforcer la séduction qu'exerce la "pureté" sur le poète, en particulier le timbre de sa voix dont la musicalité est extrême : il la compare au carillon d'une église. Un tableau signé Dante Gabriel Rossetti, une Sainte Vierge adolescente. Une étrangeté de tapisserie médiévale, de vitrail gothique, de sous-bois jaunissants…Tout un mystérieux coin de province…Blonde on Blonde (B.O.B.) offre toute une palette de chansons tournant autour du sexe et du désir (I want you so bad", voilà qui est franc sans aucune ambiguïté). Mais pas ici.
Les "Lowlands" : la déprime dont souffre la lady semble liée à l’espace. Ces basses terres ne paraissent guère exaltantes. On y a le "cœur à marée basse"… Mais au troisième couplet l'espace s'élargit. Il devient mythique et méditerranéen, antique et barbare. « Les rois de Tyr » attendent leur tour comme s'ils devaient s'approcher d'une sorte d'Isis, une déesse-mère qui les régénérerait. Ils vont recevoir "your geranium kiss". Les tyrans sont séduits, mais les fermiers tirent les ficelles… Le regretté Shelton écrivait qu’il s’agissait d'un chant nuptial pour Sara Shirley H. Lowndes, qui fut mariée à Dylan le 22 novembre 65 et qui devait lui donner de beaux enfants. « Quand elle rencontra Dylan, elle avait déjà une fille appelée Maria. La chanson nous décrit une femme mystique et mystérieuse, mi-enfant, mi-femme, profonde, détachée, ayant de la compassion, effrayée et marquée des stigmates de son passé, si innocente et pourtant si corrompue ». Effusion lyrique d'un poète adorateur de la Dame, rejetée dans une certaine transcendance. Le chanteur rejoint la tradition courtoise du « canso » troubadouresque. Dylan se souvient aussi de D.H.Lawrence : Constance Chatterley, elle, est une sad-eyed lady of the Midlands. Le poète se débrouille toujours pour être à cent coudées au-dessus du lecteur ou de l'auditeur. Quand il écrivit ce vrai chef-d’œuvre, Dylan était encore très jeune. C'était un jeune homme de vingt-cinq ans en 1966, pas plus. Mais sa santé s'était délabrée. Il semblait au bout du rouleau. Voyez cet air traqué sur les photos. Les clichés qu'on a de lui à cette époque montrent un être chétif, hâve, inquiet, traqué. En proie à on ne sait quel mauvais rêve, quelle mauvaise dope. Vieilli avant l'âge, usé, rongé. Il avait pris quantité de drogues et chantait l'amour déçu. A vingt-cinq ans, il ressemblait à ma mère-grand ! Son air maladif, gringalet sur la pochette vaut un Carjat. L'identité de cette Sad Eyed semble en tout cas évidente : les lettres de « Sarah Lawnes » forment un logogriphe et une anagramme.

On privilégiera la version SACD, remarquable. Avez-vous écouté ce qu’ils ont fait de "Queen Jane Approximatly", sur "H 61 Revisited" ? Cela n’a plus rien à voir avec l'ancienne gravure, si décevante, si hésitante. Le morceau en a été métamorphosé. C'est comme certains tableaux de la Renaissance, après une restauration minutieuse. On ne voyait plus rien. Tout était encrassé. Et, brusquement, on retrouve les couleurs d'origine. Dans tout leur éclat. Alors on s'aperçoit que "Queen Jane", que l'on avait un peu dédaignée, c'est une des meilleures chansons de ce grand album...C’est carrément la Chapelle « Sixteen »… (sweet little…).
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Voici les 3 dernières réactions à ce commentaire
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 12/09/06 à 19h47
on disait aussi autrefois :
déjà caméléon perçait sous Malaparte !
album superbe, arrangements chiants; les morceaux sont fabuleux, les arrangements insupportables, çà sonne quincaillerie, même si ce sont de superbe musiciens; qui a VRAIMENT envie d'écouter une face complète de ce disque? ( à part peut-être celle avec I want you, et Stuck inside Mobile...)

Je préfère mille fois écouter Before the food, avec The band et des versions telluriques de Rainy Day Woman, Most likely, etc et Bobby survolté.
Même si son jeu de scène fait penser au pantin de l'affiche du Parrain, ce mec est fait pour la scène, pas les studios...
 03/09/06 à 17h57
Aïe... tu vas réveiller de mauvais souvenirs sur sa veuve, ci-inscrite !

Sinon, je croyais que c'était Napoléon qui avait percé sur Bonaparte...
(Victor Hugo, si tu nous lis... ben... le bonjour chez toi !)