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Bonnafous
 Bonnafous
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catégorie : Moi Moi Moi
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Mes Marlboro posées sur le sol, avec à côté un verre et une bouteille de rosé – le whisky et la vodka sont trop forts dans ces moments là. Je suis alors fin prêt pour une longue traversée de la nuit en solitaire, Claude vient de rentrer chez elle. Ma nuit… Ma nuit, c’est une sorte de course, un cheminement par étapes pendant le temps du rêve, celui de la création du monde chez les aborigènes d’Australie...

J’ai lu Terre des hommes d’un trait, et je n’ai pas pu écrire ensuite. J’aurais voulu, et ma tête en tourbillonnait : mais je ne pouvais pas, il fallait simplement que je rêve à Casablanca, son aéroport où Saint-Exupéry et Mermoz se sont posés tant de fois, les couleurs et les odeurs du désert, sa gifle chaude et son souffle, les colonnes de Bonnafous… La nuit, la nuit de Bonnafous : chaque nuit de Bonnafous est un peu la mienne, et chacune de mes nuit j’attends Bonnafous, comme un vieux complice.

Lorsque la bombe a explosé à Atlanta, j’étais à quelques mètres. Il devait être une heure et demie du mat où un truc comme ça, je ne sais plus, mais j’ai aujourd’hui encore dans la main le billet de cinq dollars sorti de la caisse, tendu à un client. Je faisais du rabe cette nuit-là ; j’aurais dû finir à dix heures du soir mais je me suis ramené sous la tente géante dressée à côté du Park pour voir s’ils n’avaient pas besoin d’aide. Et puis la bombe a explosé… il y a eu un silence impressionnant, un silence fixé dans nos têtes qui a arrêté le déroulement du temps, car nous étions tous figés sur place, interdits.
Ensuite des cris, et soudainement une vieille black remontant la rue depuis Centennial Park en hurlant, elle a déchiré notre silence. Après c’est allé très vite, une cavalcade monstrueuse, des flics partout, puis des hélicoptères qui trouaient la nuit avec leurs projecteurs, des télés qui couraient férocement tels des chacals pour grappiller le moindre commentaire et se repaître d’un pleur, d’un visage crispé, d’un regard vide – j’ai vu d’autres vendeurs enchaîner les télés du monde entier pour raconter leur bombe, et ça m’a écœuré. Dans les secondes qui ont suivi l’explosion, les bosses nous avaient ordonné de garder notre calme en continuant à bosser comme si de rien n’était, et au bout de vingt minutes on nous a fait fermer, de toute manière il n’y avait plus le moindre client et nous ne pouvions plus travailler. On a téléphoné à nos familles, qui en France venaient juste d’apprendre la nouvelle en se réveillant. Et ensuite nous sommes tous restés là, jusqu’au bout complet de la nuit à regarder le spectacle, parce que nous étions hypnotisés par les commentaires et la ronde des hélicos, par les mecs baraqués du FBI et par le déploiement des démineurs. Un vrai Vietnam, ce n’était pas une nuit comme les autres.

Souffrir, c’est pas grand chose, et à vrai dire c’est donné à tous : n’importe qui peut décemment prétendre souffrir ou avoir souffert. Non, ce qui est pire pour moi c’est de survivre à cette douleur, tout en l’oubliant. Je peux souffrir. Mais j’ai du mal à oublier ma souffrance, puisque c’est celle-là qui me révèle à moi-même. La nuit ma souffrance devient douce, quand toutes les rues sont désertes. J’écoute la radio, il y a souvent du jazz. Tous les matins Guillemette prenait sa douche en écoutant Ella Fitzgerald, je détestais ça. Maintenant j’aime bien ce souffle chaud et froid à la fois…

Mais chaque nuit est si particulière, bien sûr. C’est le moment où l’on oublie que l’on est venu trop tard sur cette terre qui entière se donne à moi. C’est le moment où l’on parvient à la sérénité de la réconciliation avec le vacarme et le tumulte quotidien. Aucun bruit, aucun mouvement, chaque nuit Bordeaux toute entière semble baigner dans une étrange torpeur. La nuit : tout un monde endormi tandis que j’attends les pleurs, les sourires, les cris et les silences d’âmes perdues et déchirées, ces âmes errantes de la nuit. Et parfois, magiquement, on se rencontre par hasard, et l’on se reconnaît. La nuit est plus grande alors. Mais elle possède une fin, comme une date limite, ou plutôt une deadline, et chaque seconde écoulée est volée au temps qui demain s’écoulera. La nuit, c’est le royaume de l’ici et maintenant ; il faut en profiter, et chaque caresse, chaque soupir est une fuite éperdue puisque le jour nous rattrapera, nous changera en statues maudites.

Faire l’amour une nuit entière est facile- sauf la première fois, d’accord. Mais se réveiller le matin en tentant de jauger l’humeur de la fille étendue à côté est bien plus difficile.
Or quand cette heure vient, à nouveau je suis tranquille. Une femme qui entrouvre ses yeux…

Mon matin, les premières lueurs de l’aube, et c’est toute la planète qui s’éveille à nouveau, c’est presque même toute la planète qui renaît, toute la planète qui naît pour la première fois. Chaque lever de soleil est purification de la nuit qui le précède, comme celle-ci est purification du chaos diurne. Et après avoir assisté à cette nouvelle aube de l’humanité, je puis m’endormir tranquille, l’esprit en paix, comme si j’avais été le gardien de ce monde vacillant durant ma nuit, et je m’apprête à le transmettre en de bonnes mains, tel un passage de témoin entre deux esprits veilleurs qui accomplissent leur devoir. Le soir parfois je revois Chloé
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Titre (cliquez pour lire)
Rédacteur
 23/07/08 à 22h48
t'arrives dire ça toi ?