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Cheap Thrills -




Que de chemin parcouru en une seule année ! Via la scène de Monterey qui lui valut la consécration, Big Brother and the Holding Company est passé d’un acid-rock laborieux à une maîtrise unique de la plupart des nouvelles idées qui enflamment alors la bay-area.
Avec les cordes vocales déchirées de Janis Joplin, l’énergie des groupes garage/psychédéliques des années précédentes, le blues cru du boom anglais, et la caution underground d’une pochette signée Crumb, Cheap Thrills contient tout ce qu’on peut attendre d’un album de rock en 1968.
Résultat, quelques semaines au sommet du Billboard, le succès du single Piece of My Heart, et la célébrité pour Janis Joplin, qui quittera rapidement la formation pour entamer sa carrière solo.
Mais peut-on bien parler de groupe ici, alors que la star de l’album est si évidente ?

Il aura fallu un an à Big Brother pour quitter le label Mainstream, responsable du plombage de son premier album, et signer chez la plus créative Columbia. Une année mise à profit pour maîtriser parfaitement un style à peine en gestation sur le premier album, et absolument éclatant ici.
Des guitares ardentes, saturées et toujours en avant, pour rivaliser avec la voix enfin libérée de Janis. Cheap Thrills est un album hurlant, du début à la fin. Même en reprenant Summertime, perle de douceur, Janis Joplin révèle que la rage a sa place partout. Ce style, le groupe l’avait déjà trouvé sur scène, quand les caméras de D.A. Pennebaker filmait son Ball and Chain à Monterey. Janis en avant, saignant le blues, et deux guitaristes faisant tout leur possible pour décoller avec elle.
Si Pennebaker avait su aller à l’essentiel en ne filmant quasiment que Janis Joplin mettant en exergue sa voix hallucinée et hallucinante, il ne faut pas reléguer trop loin la capacité qu’ont eu Sam Andrew et James Gurley à développer un style de guitares à la dualité encore nouvelles.

Rythmique, mélodie, harmonies, la force vive de Cheap Thrills se trouve dans leur blues acide ininterrompu. La pureté de cette musique fait également la différence avec les albums solo de Janis Joplin qui abandonnera cette osmose musicale pour souvent se mettre plus en avant, ou flirter plus ouvertement avec le psychédélisme.
En 1968, ce psychédélisme est encore synonyme de blues, et les musiciens de Big Brother s’en donnent donc à cœur joie, jusqu’à faire grincer le dit Ball and Chain de Big Mama Thornton sur plus de neuf minutes.

On peut faire bien des choses, en neuf minutes.
Le génie sur Cheap Thrills, c’est d’éviter ça et d’y préférer l’unité musicale.
Du début à la fin, même en passant du hard au soft, on en reste à la même formule ultra expressive entre voix et guitares.
L’urgence et la violence appellent à l’emploi de l’adjectif raw – cru, et même plus que ça : still alive, comme disent les plus carnivores des Anglais. D’une part, en effet, la musique reste vivante, garde le même souffle bien des années après. D’autre part, l’expression contient bien l’idée de live, de direct, que le groupe va avoir l’heureuse idée d’utiliser pour capter plusieurs morceaux de l’album (au Fillmore, temple rock).
Puisque c’est sur les planches que s’est faite leur réputation, encore sur ces planches qu’ils ont développés leurs morceaux, et qu’enfin le studio leur a tant nui à leur premier essai, la grande idée est de ne pas s’encombrer de ses règles, chaînes et boulets des musiciens.
D’où un son toujours claquant, une performance plus que vivante – possédée – de Janis, et un style à jamais hors des modes.

Violence, urgence, puissance, énergie, et blues, donc.
Même Summertime éclate en décibels dans son solo et son final. Puis le très biano-bar Turtle Blues accélère un bon moment, tout comme Oh Sweet Mary dont le roulement de batterie en laissera plus d’un sans souffle.
Mais les chef d’œuvres ne sont pas là. Ici, on a que de la qualité, du plaisir.
Le génie pur se trouve sur un original, Combination of the Two, et deux reprises, Ball and Chain et Piece of My Heart. Compositions parfaites, beat idéal, ces quelques plages atteignent le niveau d’excellence qui a fait toute la réputation de Janis Joplin.
Encore une fois, les autres ne sont pas mauvais – loin de là – mais c’est la superlativité de celles-ci qui les distingue.

Janis Joplin est unique.
Elle chante comme un bluesman déchiré, pas comme une lady distinguée. Comme les guitaristes ont appris à le faire encore récemment, elle fait saturer sa voix. Comme les guitaristes encore, elle se lâche dans de longues plaintes torturées. Comme eux enfin, elle crache une émotion à vif.

Le secret de Cheap Thrills est donc dans la forme. La mise en avant des instruments, la voix comme les guitares, jouées comme jamais pour une musique qui, elle, n’est pas si neuve, mais si puissante que ça s’oublie bien vite.
Comme le dit la première case du strip de Crumb, Big Brother et Janis Joplin sont là pour une chose : « playin’ an’ singin’ fer yew the following tunes… », une expression qui donne toute sa place à l’interprétation, jouer et chanter, ce qui est le centre de l’intérêt et du talent du groupe.

Reste qu’au cœur de ce groupe, on n’entend que Janis Joplin, et que si elle continuera à cracher son génie ailleurs, Big Brother ne se relèvera pas de son départ.
Dommage ou pas, en effet, Cheap Thrills n’est pas si novateur, si révolutionnaire.

Tout génial soit-il, il n’appartient à la catégorie des chef d’œuvres que selon leur définition artisanale : interprétation, maîtrise, application, réussite… ne manque que la création.







Sortie 1968
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