Jusqu’alors, je ne lui avais porté aucune attention particulière. Si j’avais parfois regretté sa propension à se déployer inégalement de part et d’autre de ma bottine, d’une manière générale je n’avais pas eu à me plaindre de ses services. Il n’était certes pas de ceux qui sans cesse se délacent, rendant la marche périlleuse ; fermement noué, ce lacet remplissait sa fonction à ma guise, maintenant correctement fermés les pans de cuir roux qui protégeaient ma cheville. Sans doute n’aurais-je jamais prêté attention à lui s’il n’avait pris soudain une importance particulière.
Cela débuta par un curieux hiver sans neige ni frimas qui se refusait à éclore. Au cœur de cette saison singulière, je fis la connaissance d’une femme exceptionnelle. J’avais été invitée à passer chez elle les derniers jours de l’année par un ami commun. Dès les premiers instants, je sus qu’elle appartenait à la race des sorcières – pas celles, affublées d’un nez crochu, qui chevauchent de ridicules balais, non, celles qui connaissent les mystères du monde et traversent les miroirs aux alouettes.
Les jours qui suivirent notre rencontre furent le théâtre d’étranges événements, annonciateurs d’une existence nouvelle dont je commençais à percevoir les signes. Je n’entrerai pas dans le détail de ces heures qui nous appartiennent, mais au terme de ce séjour, la perspective de notre départ ne me réjouissait guère. Alors que je me préparais, perdue dans une douce nostalgie, je constatai la disparition de mon lacet. Je regardai autour de moi, élargissant progressivement le cercle de mes recherches. Mes compagnons, alertés par mon manège, se mirent eux aussi en quête du banal objet. Je crus un instant à une plaisanterie de leur part, ils m’assurèrent qu’il n’en était rien. La maison et le jardin furent ainsi fouillés, sans résultat.
Légèrement troublée, je finis par me convaincre que mon lacet, animé d’une soudaine autonomie – sous l’influence de quelque magie noire ? avait choisi de disparaître dans le but, qui sait, d’empêcher notre départ. Résignée, je pris finalement la route et rentrai chez moi.
Les semaines passèrent. Un printemps précoce, aux allures d’été, succéda à cet hiver qui décidément ne se faisait pas. Le temps n’était plus aux bottines, je rangeai les miennes dans le grenier sans avoir remplacé le lacet fugitif. C’est dans la salle d’attente de mon ergothérapeute chinoise (peut-être un jour vous parlerai-je d’elle) que mon attention fut éveillée par la manchette d’un magazine. « Sauvé par un lacet, il échappe à la fusillade ! » Je ne résistai pas à ce titre aguicheur et me plongeai dans la lecture de l’étrange chronique :
« Jeudi dernier, Felipe H***, célèbre opposant au régime du général K***, se rendait à une conférence de presse quand il se prit soudain les pieds dans son lacet mal noué et chuta lourdement au sol. Se faisant, il échappait miraculeusement au tir d’un snipper embusqué sur le toit d’un immeuble voisin ! Devant les journalistes assemblés pour la conférence, Felipe H*** raconta l’événement, ajoutant qu’il s’agissait véritablement d’un signe du destin. En effet, au moment de quitter son hôtel, il avait constaté l’absence de l’un de ses lacets. Il pestait contre cet incident qui le mettait en retard quand il aperçut, posé à côté de sa chaussure, un lacet de cuir roux dont il ignorait la provenance. Pressé par le temps, sans chercher à comprendre, il le noua prestement et quitta sa chambre. En se dénouant et en provoquant sa chute, le lacet lui avait ainsi sauvé la vie. Felipe H*** termina en ajoutant que le lendemain matin, le lacet roux avait disparu. »
L’anecdote était troublante, mais je l’aurais sans doute très vite oubliée si une semaine plus tard, je n’avais entendu à la radio le récit suivant : « Inondations au B***, le bilan est déjà terriblement lourd. Mais heureusement, au cœur des pires catastrophes, il y a parfois de véritables miracles. À S ***, une jeune femme et son bébé emportés dans les flots destructeurs de la rivière, ont vu leur course folle stoppée par un arbre. La mère, grimpant sur les plus hautes branches, s’y est accrochée désespérément. Au fil des heures, sentant ses forces diminuer, elle vit arriver avec horreur l’instant où elle ne pourrait plus retenir son enfant. C’est alors qu’elle remarqua, entortillé à l’extrémité d’une branche, un long lacet de cuir dont elle put se saisir. Elle attacha fermement son poignet à celui de son fils et c’est ainsi que ce matin, les secours les ont retrouvés, la femme et l’enfant, unis par ce lien fragile, épuisés mais vivants. »
Un étrange sentiment s’empara de moi. Je ne pouvais ignorer le curieux rapprochement entre ces deux histoires. Je me précipitai à la bibliothèque et je passai la journée à dépouiller les nouvelles du monde. Me croirez-vous si je vous dis qu’à cinq reprises, en quelques semaines, aux quatre coins du globe, des événements similaires s’étaient produits ? À la nuit tombante, je rentrai chez moi, l’esprit en émoi, la curiosité en éveil. Je me rendis aussitôt dans mon grenier. Il fallait que je sache. Quoi ? Mes bottines étaient posée sur une étagère, l’une béante, sans lacet, sans réponse à mon interrogation muette.
Je ne parlai à personne de mes étranges découvertes. Si certains me disent romanesque, je craignais que cette fois, ils me crurent folle. Pendant des mois, j’ai quêté dans chaque événement, dans chaque incident, les traces de l’étrange objet. Et puis peu à peu, je me suis lassée… J’ai cessé de chercher. Ma vie palpitait ailleurs, une autre magie opérait. Pourquoi alors, aujourd’hui, vous raconter cela… ?
L’hiver est de retour. Un véritable hiver de neige et de frimas. Le soleil fait scintiller les branches gelées des arbres. C’est le temps des bottines. Ce matin, je suis allée dans mon grenier. J’ai sorti de l’armoire les vestes d’hiver, les gants, les bonnets… Sur l’étagère du fond, il y avait mes bottines et à côté d’elle, pendant à moitié dans le vide, reposait un lacet de cuir roux, un peu sale et vieilli.
Louise, pour notre sorcière bien-aimée (pas celle qui fait bouger son nez, celle qui fait bouger le monde, nos vies et nos idées).
Cela débuta par un curieux hiver sans neige ni frimas qui se refusait à éclore. Au cœur de cette saison singulière, je fis la connaissance d’une femme exceptionnelle. J’avais été invitée à passer chez elle les derniers jours de l’année par un ami commun. Dès les premiers instants, je sus qu’elle appartenait à la race des sorcières – pas celles, affublées d’un nez crochu, qui chevauchent de ridicules balais, non, celles qui connaissent les mystères du monde et traversent les miroirs aux alouettes.
Les jours qui suivirent notre rencontre furent le théâtre d’étranges événements, annonciateurs d’une existence nouvelle dont je commençais à percevoir les signes. Je n’entrerai pas dans le détail de ces heures qui nous appartiennent, mais au terme de ce séjour, la perspective de notre départ ne me réjouissait guère. Alors que je me préparais, perdue dans une douce nostalgie, je constatai la disparition de mon lacet. Je regardai autour de moi, élargissant progressivement le cercle de mes recherches. Mes compagnons, alertés par mon manège, se mirent eux aussi en quête du banal objet. Je crus un instant à une plaisanterie de leur part, ils m’assurèrent qu’il n’en était rien. La maison et le jardin furent ainsi fouillés, sans résultat.
Légèrement troublée, je finis par me convaincre que mon lacet, animé d’une soudaine autonomie – sous l’influence de quelque magie noire ? avait choisi de disparaître dans le but, qui sait, d’empêcher notre départ. Résignée, je pris finalement la route et rentrai chez moi.
Les semaines passèrent. Un printemps précoce, aux allures d’été, succéda à cet hiver qui décidément ne se faisait pas. Le temps n’était plus aux bottines, je rangeai les miennes dans le grenier sans avoir remplacé le lacet fugitif. C’est dans la salle d’attente de mon ergothérapeute chinoise (peut-être un jour vous parlerai-je d’elle) que mon attention fut éveillée par la manchette d’un magazine. « Sauvé par un lacet, il échappe à la fusillade ! » Je ne résistai pas à ce titre aguicheur et me plongeai dans la lecture de l’étrange chronique :
« Jeudi dernier, Felipe H***, célèbre opposant au régime du général K***, se rendait à une conférence de presse quand il se prit soudain les pieds dans son lacet mal noué et chuta lourdement au sol. Se faisant, il échappait miraculeusement au tir d’un snipper embusqué sur le toit d’un immeuble voisin ! Devant les journalistes assemblés pour la conférence, Felipe H*** raconta l’événement, ajoutant qu’il s’agissait véritablement d’un signe du destin. En effet, au moment de quitter son hôtel, il avait constaté l’absence de l’un de ses lacets. Il pestait contre cet incident qui le mettait en retard quand il aperçut, posé à côté de sa chaussure, un lacet de cuir roux dont il ignorait la provenance. Pressé par le temps, sans chercher à comprendre, il le noua prestement et quitta sa chambre. En se dénouant et en provoquant sa chute, le lacet lui avait ainsi sauvé la vie. Felipe H*** termina en ajoutant que le lendemain matin, le lacet roux avait disparu. »
L’anecdote était troublante, mais je l’aurais sans doute très vite oubliée si une semaine plus tard, je n’avais entendu à la radio le récit suivant : « Inondations au B***, le bilan est déjà terriblement lourd. Mais heureusement, au cœur des pires catastrophes, il y a parfois de véritables miracles. À S ***, une jeune femme et son bébé emportés dans les flots destructeurs de la rivière, ont vu leur course folle stoppée par un arbre. La mère, grimpant sur les plus hautes branches, s’y est accrochée désespérément. Au fil des heures, sentant ses forces diminuer, elle vit arriver avec horreur l’instant où elle ne pourrait plus retenir son enfant. C’est alors qu’elle remarqua, entortillé à l’extrémité d’une branche, un long lacet de cuir dont elle put se saisir. Elle attacha fermement son poignet à celui de son fils et c’est ainsi que ce matin, les secours les ont retrouvés, la femme et l’enfant, unis par ce lien fragile, épuisés mais vivants. »
Un étrange sentiment s’empara de moi. Je ne pouvais ignorer le curieux rapprochement entre ces deux histoires. Je me précipitai à la bibliothèque et je passai la journée à dépouiller les nouvelles du monde. Me croirez-vous si je vous dis qu’à cinq reprises, en quelques semaines, aux quatre coins du globe, des événements similaires s’étaient produits ? À la nuit tombante, je rentrai chez moi, l’esprit en émoi, la curiosité en éveil. Je me rendis aussitôt dans mon grenier. Il fallait que je sache. Quoi ? Mes bottines étaient posée sur une étagère, l’une béante, sans lacet, sans réponse à mon interrogation muette.
Je ne parlai à personne de mes étranges découvertes. Si certains me disent romanesque, je craignais que cette fois, ils me crurent folle. Pendant des mois, j’ai quêté dans chaque événement, dans chaque incident, les traces de l’étrange objet. Et puis peu à peu, je me suis lassée… J’ai cessé de chercher. Ma vie palpitait ailleurs, une autre magie opérait. Pourquoi alors, aujourd’hui, vous raconter cela… ?
L’hiver est de retour. Un véritable hiver de neige et de frimas. Le soleil fait scintiller les branches gelées des arbres. C’est le temps des bottines. Ce matin, je suis allée dans mon grenier. J’ai sorti de l’armoire les vestes d’hiver, les gants, les bonnets… Sur l’étagère du fond, il y avait mes bottines et à côté d’elle, pendant à moitié dans le vide, reposait un lacet de cuir roux, un peu sale et vieilli.
Louise, pour notre sorcière bien-aimée (pas celle qui fait bouger son nez, celle qui fait bouger le monde, nos vies et nos idées).
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j'adore !
Je trouve, Louise, que les bottines te vont comme un gant !
Marie... tu es et resteras la prem's, t'inquiète ! 
Enigme... les sorcières ont le charme particulier de ce qui doit absolument être et pas forcément dit.
Nin, Chrisdilou, Thetys... dans quelques jours, c'est Noël !
Lazou... amusant, en triant mes livres, dernièrement, j'ai retrouvé le Buzzati en italien de mes cours de lycée "La Boutique del mistero".
Sirius, janis, echtelion, Serenity, prunelle, catarinetta, okalala, dreamclic, vidépleins... la magie n'est sans doute rien d'autre qu'une autre manière de percevoir le quotidien.
Should... t'ention à pas te coincer le doigt dans la femeture-éclair !
Voltuan... un autre café ?
Ariane... à nos lacets, donc !
Stefano... dans certains jardins les objets disparaissent, les liens se tissent. Allez savoir...
Pif... fée vrai, ça !
Bigoudi... incroyable, n'est-ce pas ?
Rievilo... hu hum...
Pola...

Enigme... les sorcières ont le charme particulier de ce qui doit absolument être et pas forcément dit.
Nin, Chrisdilou, Thetys... dans quelques jours, c'est Noël !
Lazou... amusant, en triant mes livres, dernièrement, j'ai retrouvé le Buzzati en italien de mes cours de lycée "La Boutique del mistero".
Sirius, janis, echtelion, Serenity, prunelle, catarinetta, okalala, dreamclic, vidépleins... la magie n'est sans doute rien d'autre qu'une autre manière de percevoir le quotidien.
Should... t'ention à pas te coincer le doigt dans la femeture-éclair !
Voltuan... un autre café ?
Ariane... à nos lacets, donc !
Stefano... dans certains jardins les objets disparaissent, les liens se tissent. Allez savoir...
Pif... fée vrai, ça !
Bigoudi... incroyable, n'est-ce pas ?

Rievilo... hu hum...

Pola...
* jolie fée au chapeau de clarté *
heureusement que presque personne ne le sait, ça ferait panique.
Comme le chante Dyonisos ...
Pensées vers cette sorcière
Pensées vers cette sorcière
que j'ai cette impression étrange d'avoir déjà vécu cette histoire!!!
Coucou Louise...
Coucou Louise...
ruban mystique reliant un petit paquet de Noël à un œuf de Pâques?
Il a encore beaucoup à faire !
et puis les bottines à scratch c'est quand même moins joli.
le gout de l'enfance et du fantastique sont toujours là ! Quel plaisir !
"C’est l’exemple de celui qui exalte une chose mais, une fois qu’il l’a saisie et examinée, la dédaigne.
On raconte qu’un renard passait dans un bosquet où pendait un tambour, accroché à un arbre. À chaque fois que le vent soufflait dans les branches, celles-ci remuaient et venaient frapper le tambour, et cela produisait un grand vacarme.
Attiré par ce grand bruit, le renard se dirigea vers le tambour ; arrivé près de lui, il le trouva gros et fut persuadé qu’il contenait quantité de lard et de viande.
Il le manipula jusqu'à ce qu’il l’eût fendu, et il s’aperçut qu’il était vide. Alors il dit :
- Cela me dépasse. Je me demande si les choses les plus viles n’ont pas la sonorité la plus belle et l’ossature la plus volumineuse ! "
Ibn al Muqaffa
Merci à tous et très belle journée. D'hiver ?
On raconte qu’un renard passait dans un bosquet où pendait un tambour, accroché à un arbre. À chaque fois que le vent soufflait dans les branches, celles-ci remuaient et venaient frapper le tambour, et cela produisait un grand vacarme.
Attiré par ce grand bruit, le renard se dirigea vers le tambour ; arrivé près de lui, il le trouva gros et fut persuadé qu’il contenait quantité de lard et de viande.
Il le manipula jusqu'à ce qu’il l’eût fendu, et il s’aperçut qu’il était vide. Alors il dit :
- Cela me dépasse. Je me demande si les choses les plus viles n’ont pas la sonorité la plus belle et l’ossature la plus volumineuse ! "
Ibn al Muqaffa
Merci à tous et très belle journée. D'hiver ?
05/12/07 à 14h10
c'est un très joli texte dans lequel on se coule avec délice!
j'adore tes coms qui tournent autour des objets du quotidien. On dirait du Kafka, du Ponge et du Maupassant meltingpoté.Mais nan c'est du "Louise style" :.)
..avec verveine bien sûr...
..avec verveine bien sûr...
prouvant si besoin est que nos vies ne tiennent parfois qu'à un fil... magique.
Serenity.
Serenity.
jolie sorcière dont la plume nous ensorcèle..
.Encore des histoires magiques...Merci....
.Encore des histoires magiques...Merci....
c'est eux qui nous sauveront.
peut-être connais-tu cette nouvelle fantastique de Buzzati : "Le veston ensorcelé". Lui provoque des drames...
on ne se lasse pas de ces fils narratifs indépendants et pourtant entremêlés
j'aime les belles histoires !



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louise_brooks
publié le 5 déc. 07