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Rue du rendez-vous ou rue machin-chouette?
 Rue du rendez-vous ou rue machin-chouette?
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Ce ne devait être qu’un petit tour—galets pour les pots de thym, de persil, de basilic,...—et retour (à la télévision, silence terrible de recueillement de 60 à 80 000 personnes sur la place Saint-Pierre à Rome. Cela me touche comme toutes les foules et me rappelle que je suis baptisé). Un petit tour et puis non. Cheminement et flânerie ; double cheminement même puisque la marche s’est trouvée redoublée d’une mise au clair de couches d’idées accumulées depuis quelques jours à une semaine.
« N’ayez pas peur ! » dit le pape au peuple catholique par la télévision.
Ca va merci, je n’ai pas peur.
Petit poucet d’un caillou à un autre, la rue traversée, je me trouve dans le Bas Montreuil : Il faudrait que tu voies cela, ce voisinage sidérant de l’immobilier High-Tech et du délabrement, sous le soleil, sympathique mais sordide en définitive. Côte à côte, une ceinture d’édifices comprenant la BNP, Air France, une antenne du ministère des finances, bientôt Nouvelles Frontières et beaucoup d’autres entreprises de service. En vis-à-vis, parfois accolés, on perçoit des terrains vagues et même, torrents de pierres, de gravats, de bouteilles de bières et de tessons, de seringues,... Une vieille salle de danse calfeutrée entre les murs d’un entrepôt, un bar minuscule, genre « chez Jeannot », qui se profile tout en hauteur, des immeubles bas dont le crépi a la peau partout trouée, des vieilles maisons presque claudicantes, des odeurs de bouffe qui te prennent et t’enivrent de suite, t’écœurant déjà, comme certains samedi soir, vers minuit, quand mes Polonais de voisins décident d’un de leurs plats. Du linge par kilos aux fenêtres, des cris, beaucoup de cris, gros rires, cris d’enfants, chahut, bruits d’assiettes dans le silence crépusculaire, silence chaud, étouffant les bruits, les rendant familiers et en définitive agréables. J’aime cette non-tenue du corps ; corps détendu, non tenu, les cris et les bruits fusent, il n’est pas contorsionné ou imposé, l’homme rit et tape du point sur la table, la femme s’avance avec son rire, le garçon tape du ballon contre le mur, une adolescente court, virevolte, transporte sa grâce naturelle ou alors elle avance son corps de manière syncopée. Des bandes de jeunes dans des rues étroites, des interpellations d’un coin à un autre. Des jardins en fleur, donc des odeurs, des coulées, pénétrantes. J’aime les corps sans brides et y ayant réfléchi, je ne serai plus énervé par ces engueulades dans les bars, ces critiques sans fin pour si peu ; il fallait que ça sorte. Et les cris du coq ou du cochon entre les rayons ou entre les chaînes d’une usine ! Et les gros rires à la cantine ou à la table des footeux ! Et les frontières corporelles qui tombent brutalement ! Le mouvement de la main ferme et le regard fixe ! La tape dans le dos de celui qui a apprécié : « Eh, sacré toi ! » Les dix minutes de diatribe ou de monologue élogieux, la main droite sur ton épaule pour t’estimer autant que pour se tenir ! Le corps à corps, la conversation œil contre œil, l’haleine pleine d’alcool...
Weiwei et Kailin, les amies voisines de Cian-Cian, ont joué au Mahjong toute la nuit : il est 7 heures et leurs cris, et leurs rires remplissent la cage d’escalier. Il y a cette différence irréductible. Mon silence irréductible, le thé vert, les oiseaux à l’aurore, écrire une lettre, le français. Le mah-jong, le vin rouge, le chinois. Je ne sais pas comment la dire, cette différence, comment expliquer ce que je ressens comme irréductible à elles et à moi. Il y a d’abord une certaine fermeture, une forme de clôture au français, à certains pans de la culture française ; il y aussi la certitude, l’assurance du retour à Taiwan. Tout devient alors limite, entrave,..., vu que, moi non plus, je ne me suis pas encore plongé dans la langue chinoise...
Prolonger le récit, continuer la balade, ne pas la bâcler par lassitude, tu es toujours à 200 mètres de la rue Georges Huchon, un sac plein de cailloux à la main gauche, une clope et le regret de ne pas avoir pris ton appareil photo en bandoulière.
Promenade intercalaire : le printemps inonde le bois de Vincennes. Le soleil charge l’air d’odeurs ; tout le monde badine, les uns courent, les autres marchent et les gamins crapahutent ; on est tous bien dans cet espace ; c’est dimanche matin, pas de voitures, de la lumière, peu de bruits au point nostalgique d’entendre les cloches d’une église sonner ; le son rebondit contre les immeubles, il se diffuse et je croirais entendre les cloches d’un autre village, plus, bien, trop familier ; il serait midi, ce serait un dimanche matin. Je pense à... un gros mot : trajectoire sociale. Si elle n’est rien, si elle ne doit être que peu de chose, un masque tout au plus, si elle couvre le plus déterminant, l’intime, si elle étouffe l’improbable ou l’inavouable, l’essentiel, si c’est le travail sans doute le plus facile à l’aune des autres—travailler, éponger, s’approprier, reconnaître, apprendre, manger, digérer, comprendre, déglutir, restituer, et c’est tout— ; en tout cas, je suis élève, enfant, produit de « « « l’ascension sociale par l’école » » » ; monter par ou sur des livres, avec pugnacité, soif, docilité, écoute ; trajectoire cinétique que peu de forces n’entravent, toujours plus haut, et vlan, la chute, insatisfactions, culpabilité, haine de... L’héritier est hérité par son héritage.
Autour du lac courent, comme moi tout à l’heure, des dizaines et des dizaines de personnes : Deux hommes, un noir et un maghrébin courent très vite, avec une aisance que je jalouse. En rentrant, je me souviens de mes premiers cours d’allemand : « Allo ! Allo ! Brigitte !Brigitte ! Das Telefon klingelt ! Ja Ja, ich komme ! », et puis « Du bist ein Esel ! »
Il fait beau ce soir, toutes les fenêtres sont ouvertes et sur le banc, assis, debout ou affalés sur le bitume, les locataires, tous noirs, d’un foyer de travailleurs attendent en buvant des bières. Maison décrépie, fenêtre ouverte, télé qui ronronne et nappe à fleurs sur la table. Vu d’un certain angle, cette rue pourrait être déplacée plus au Sud, à Marseille ou à Nice—on voyage comme on peut ! Satisfait de cette brève irruption méridionale, je poursuis. Soleil déclinant sur les vitres de la BNP, le couple qui décharge la voiture, le cimetière où a pourri la maîtresse de Victor Hugo, celle qui lui a inspiré « Les Contemplations ». Une petite rue pavée. Prendre le large boulevard qui commence devant la mairie de Saint-Mandé et qui se déverse sur la place de la Nation ; se rappeler que les boulevards, ceinturant les villes, sont une invention bourgeoise (Haussmann à Paris) du 19ème siècle : lieu de promenade et de m’as-tu-vu ; lieu de sortie et de rencontre le samedi et le dimanche, haut-lieu de respectabilité ; espace d’aération ; passage accéléré des colonnes armées pour mater les barricades. Penser que le nombre et la majesté des arbres indiquent la notabilité de la rue de l’avenue du boulevard du quartier. Je suis deux filles qui vont à Paris par-dessus le périphérique, parlent d’un garçon, puis d’un autre, puis d’un autre,... Combien d’énergie dépense-t-on en séduction et en plaisir ? Combien de nos idées possèdent ces deux principes comme soubassements ? Combien sont régies par le souci de la reconnaissance et de la possession de l’autre ? Il fait nuit et je m’arrête sur le pont, les flots coulent blancs et rouges, « c’est beau une ville la nuit », malgré et même grâce à ; grâce aux barres d’immeubles inégalement illuminés (Je me souviens de Pise, un soir de juin, totalement éteinte puis scintillante de milliers de bougies, offrant à la ville un fleuve lumineux) ; grâce aux publicités sur les toits des immeubles ; grâce aux voitures qui traversent, qui entrent et qui sortent du périphérique ; grâce à ces deux filles en fleurs odorantes ; grâce au printemps dans toutes les têtes. J’avance dans la rue du Rendez-Vous ; comme moi, les gens flânent avec ou sans leur chien, en jogging ou pas, certains s’arrêtant à l’église de l’Immaculée Conception pour prier vers le pape, je m’engouffre dans le chemin du Rendez-Vous, une petite impasse pavée où les maisons sont de vraies maisons, deux étages, un jardin, les rires par les fenêtres. Les villes ont cet avantage que, par la pollution et les murs et le bitume, il y fait toujours plus chaud et le printemps s’y installe plus facilement. Les bourgeois, s’ils existent, squattent les bars, pubs et cafés de la place de la Nation ; dans les rues et sur les boulevards, ce sont les jeunes, les étrangers, les banlieusards qui s’approprient ces espaces publics, ces lieux de transit deviennent lieux de villégiature, jeunes devant Mac Do, devant lycée, vieux sur bancs, couples sur trottoirs. Et puis encore une autre église ouverte pour Jean-Paul : je me rappelle un jeudi soir d’avril en Italie ; trois heures entre deux trains à Pise et toutes les églises étaient ouvertes à minuit, traversées par des processions tantôt silencieuses, tantôt chantantes, c’était la veille du vendredi Saint.
Carrefour dont je devine l’enjeu : à gauche, c’est la Porte Dorée, choix de l’éloignement, du retour en métro, de la recherche avide du glacier de la rue Machin Chouette ; à droite, c’est la rue du Rendez-vous qui continue, la Place de la Nation et le retour à pieds dans moins d’une heure. Au bout de la rue du rendez-Vous, une large affiche affirme nous apprendre le piano-jazz en 24 heures : à entendre ! J’arrive à la Place de la Nation au pied des deux colonnades. Je lis le panonceau pour la première fois : des remparts ceinturaient Paris non pour la défendre mais pour vérifier les fermages et l’octroi ; les deux colonnades sont surmontées des sculptures de Saint Louis et de Philippe-Auguste. Je fais le tour de la place de la Nation en 15 ou 20 minutes, absorbant les odeurs venant des restaurants ; les terrasses dégueulent leurs belles gens sur les trottoirs ; je ne mangerai rien, je n’irai pas au cinéma, en rentrant, j’essaierai de rendre compte de cette promenade. Je pense que ça fait longtemps que je n’ai pas voyagé, près de 5 ans. Je pense à ce voyage que je veux faire d’ici à deux ans. Ce voyage consisterait à prendre le train : Paris – Berlin – Moscou – Irkourtsk - Ulan Bator – Pékin – Shanghaï – Sichuan –Yunnan - Taiwan. J’aimerai que cette rencontre taiwanaise se fasse dans la continuité eurasiatique et le non-dépaysement ferroviaire.
Le retour est toujours une brisure, la nostalgie est déjà là, surtout dans cette longue rue de Lagny, résidentielle et de passage. Le vide de la rue permet le souvenir du week-end dernier mais déjà le flamboiement du périphérique m’extasie et me happe .
A l’angle de la rue des Laitières et de la rue Georges Huchon, j’ai décidé de la forme cheminatoire de cette lettre.
Il est 22h00, c’est samedi soir, les gens parlent, mangent et boivent la fenêtre ouverte. J’ouvre la porte et comme prévu, mais on peut rêver, Cian-Cian n’est pas là.

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Voici les 2 dernières réactions à ce commentaire
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Rédacteur
 13/02/06 à 20h00
Lu d'une traite. Essouflée...

Merci. Louise
 13/02/06 à 19h52
Glané au fil de ma lecture:

... les amies voisines de Cian-Cian, ont joué au Mahjong toute la nuit : il est 7 heures et leurs cris, et leurs rires remplissent la cage d’escalier. Il y a cette différence irréductible. Mon silence irréductible, le thé vert, les oiseaux à l’aurore, écrire une lettre, le français. Le mah-jong, le vin rouge, le chinois. Je ne sais pas comment la dire, cette différence, comment expliquer ce que je ressens comme irréductible à elles et à moi...

...Je pense que ça fait longtemps que je n’ai pas voyagé, près de 5 ans. Je pense à ce voyage que je veux faire d’ici à deux ans. Ce voyage consisterait à prendre le train : Paris – Berlin – Moscou – Irkourtsk - Ulan Bator – Pékin – Shanghaï – Sichuan –Yunnan - Taiwan. J’aimerai que cette rencontre taiwanaise se fasse dans la continuité eurasiatique et le non-dépaysement ferroviaire...