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Cher Jacques,


Je t’écris parce que cela fait trente ans exactement que je n’ai plus de nouvelles de toi et que je commence à m’inquiéter.

À l’époque tu avais quarante-neuf ans. Comme Albert avant son funeste accident sur la route de Fontainebleau.

Tu m’avais dit que tu voulais t’enterrer aux îles Marquises et je me suis toujours demandé pourquoi ces marquises te rendaient si exquis.

Pour moi, tu es l’image de mon enfance.

Celle de ces années soixante-dix aux longs cols, aux pattes d’éléphants, aux chignons horribles, aux couleurs moches de la mode, orange ou kaki.

Aussi aux photos noir et blanc avec une cigarette dans le bec, ça faisait très star à l’époque.

Hélas, la cigarette, tu l’as bien payée. Ou plutôt, elle te l’a bien fait payer.

Je n’ai jamais eu l’occasion de te voir en chair et en os. Je sais que l’effet serait très différent du téléviseur dans lequel nous avions investi au milieu de la décennie.

Et bien sûr, nous ne rations aucune émission qui t’était consacrée. Nous collectionnions tous tes disques, des trente-trois tours (y a-t-il encore un jeune de nos jours à savoir ce qu’était la technologie diamantaire de l’époque ?). Mais te voir, c’était plus merveilleux.

En scène, le fond était toujours noir. Ce n’était pas encore l’époque des paillettes. Enfin, pour toi, car à côté, Cloclo (1) avait commencé la sauce Star Academy.

Décor noir, décor sobre. Un micro, un porte-micro, et toi, debout, sur l’estrade, devant ce public que je jalouserai jusqu’à la fin de ma vie.

Je voyais sur l’écran ta bouche chevaline pour ne pas dire chevaleresque, et toute ta transpiration. Le visage, les mains qui se tordaient…

J’avais bien compris que tu mettais tout ton être, toute ta foi, toute ton énergie quand tu chantais.

Et des émotions, avec toi, j’en ai eu beaucoup. La plus grande, c’était en 1977.

Un soir de juillet, en colonie de vacances, nous avions une soirée. Un spectacle comme on disait. C’était un mime reposant entièrement sur ta chanson, celle que je préfère : "Chez ces gens-là" (2). La mélodie secouait le cœur. Les paroles étaient pointues comme des poignards. Il faisait nuit dehors. Une sorte de communion s’immisça entre nous et toi.

Curieusement, c’est cette chanson que Thierry Le Luron pasticha entre autres en 1984 (3) lorsqu’il a voulu attaquer le Premier Ministre de l’époque, Laurent Fabius, à la télévision en direct (avec un relent d’antisémitisme).

Les bonbons ne me quitte(nt) pas quand on n’a que l’amour (à) Vesoul (ou à) Amsterdam. Les vieux (mangent des) Madeleine(s) (sur) le plat pays (alors que) Mathilde (fait) la valse à mille temps.

Ils ont tourné, ces disques de mon enfance, comme ceux de Georges Brassens (4), mes oreilles en ont été toutes remodelées.

En me documentant un peu, j’ai même appris que tu adorais faire de l’aviation. Tu t’amusais à faire l’avion-taxi à Tahiti. Mais tu aimais aussi aller à l’aérodrome de Toussus-le-Noble.

Maintenant, quand je verrai une petite trace blanche dans le ciel, je penserai un peu à toi. Et à mon enfance.

Mais je te laisse encore me chavirer l’espace-temps.

D’abord, d’abord, y a l’aîné
Lui qui est comme un melon
Lui qui a un gros nez
Lui qui sait plus son nom
Monsieur tellement qu'y boit
Tellement qu'il a bu
Qui fait rien de ses dix doigts
Mais lui qui n'en peut plus
Lui qui est complètement cuit
Et qui s'prend pour le roi
Qui se saoule toutes les nuits
Avec du mauvais vin
Mais qu'on retrouve matin
Dans l'église qui roupille
Raide comme une saillie
Blanc comme un cierge de Pâques
Et puis qui balbutie
Et qui a l'œil qui divague
Faut vous dire, Monsieur
Que chez ces gens-là
On ne pense pas, Monsieur
On ne pense pas, on prie
 
Et puis, y a l'autre
Des carottes dans les cheveux
Qu'a jamais vu un peigne
Qu'est méchant comme une teigne
Même qu'il donnerait sa chemise
A des pauvres gens heureux
Qui a marié la Denise
Une fille de la ville
Enfin d'une autre ville
Et que c'est pas fini
Qui fait ses p'tites affaires
Avec son p'tit chapeau
Avec son p'tit manteau
Avec sa p'tite auto
Qu'aimerait bien avoir l'air
Mais qui a pas l'air du tout
Faut pas jouer les riches
Quand on n'a pas le sou
Faut vous dire, Monsieur
Que chez ces gens-là
On n'vit pas, Monsieur
On n'vit pas, on triche
 
Et puis, il y a les autres
La mère qui ne dit rien
Ou bien n'importe quoi
Et du soir au matin
Sous sa belle gueule d'apôtre
Et dans son cadre en bois
Y a la moustache du père
Qui est mort d'une glissade
Et qui r'garde son troupeau
Bouffer la soupe froide
Et ça fait des grands flchss
Et ça fait des grands flchss
Et puis y a la toute vieille
Qu'en finit pas d'vibrer
Et qu'on attend qu'elle crève
Vu qu'c'est elle qu'a l'oseille
Et qu'on n'écoute même pas
C'que ses pauvres mains racontent
Faut vous dire, Monsieur
Que chez ces gens-là
On n'cause pas, Monsieur
On n'cause pas, on compte
 
Et puis et puis
Et puis il y a Frida
Qui est belle comme un soleil
Et qui m'aime pareil
Que moi j'aime Frida
Même qu'on se dit souvent
Qu'on aura une maison
Avec des tas de fenêtres
Avec presque pas de murs
Et qu'on vivra dedans
Et qu'il fera bon y être
Et que si c'est pas sûr
C'est quand même peut-être
Parce que les autres veulent pas
Parce que les autres veulent pas
Les autres ils disent comme ça
Qu'elle est trop belle pour moi
Que je suis tout juste bon
A égorger les chats
J'ai jamais tué de chats
Ou alors y a longtemps
Ou bien j'ai oublié
Ou ils sentaient pas bon
Enfin ils ne veulent pas
Parfois quand on se voit
Semblant que c'est pas exprès
Avec ses yeux mouillants
Elle dit qu'elle partira
Elle dit qu'elle me suivra
Alors pour un instant
Pour un instant seulement
Alors moi je la crois, Monsieur
Pour un instant
Pour un instant seulement
Parce que chez ces gens-là
Monsieur, on ne s'en va pas
On ne s'en va pas, Monsieur
On ne s'en va pas
Mais il est tard, Monsieur
Il faut que je rentre chez moi.



(1)
http://www.pointscommuns.com/lire_commentaire.php?flag=L&id=67625

(2)
http://www.paroles.net/chanson/12456.1

(3)
http://www.pointscommuns.com/lire_commentaire.php?flag=L&id=42036

(4)
http://www.pointscommuns.com/lire_commentaire.php?flag=L&id=63963


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Voici les 26 dernières réactions à ce commentaire
 Date
Titre (cliquez pour lire)
Rédacteur
Mylène Farmer ou Lara Fabian !
S'il revenait, il aurait beaucoup, beaucoup à apprendre des ces chanteurs engagés, écorchés vifs !
 10/10/08 à 00h00
Chacun a sa chacune ...
Je les aime toutes ses chansons d'écorché vif !
Et il y en a qui ont ma préférence, bien sûr...
Moi c'est celle-ci !
Qu'est-ce qu'elle m'a fait pleurer !...et zut , là en l'écoutant !...Voilà que ça recommence !

La chanson des vieux amants:
http://fr.youtube.com/watch?v=H1DpjXQUDsI
 09/10/08 à 22h02
 09/10/08 à 17h17
plus personne ne parle avec cet accent là Monsieur
plus personne

Allez Minou , lève -toi , tu vas pas rester là
c'est la moustache du tigre qui te regarde
Et tous ces gens là ,Monsieur ,qui font que boire le lait du minet
 09/10/08 à 17h05
Moi c'est : "Voir un ami pleurer"
4 fois sur scène ...et même celle encore plus grande de discuter un moment avec lui dans un bar à Montpellier après un spectacle ! Brel m'a sauvée des yé-yé de l'époque ;sur scène , il était extraordinaire !
 09/10/08 à 12h36
Berezina
le début, ça va ; mais la suite ?
 09/10/08 à 12h32
Me renverse à chaque fois, ce truc !
 09/10/08 à 12h31
Berezina
 09/10/08 à 12h27
c'était en terminale, même que j'en ai fait deux pour tout bien comprendre.
 09/10/08 à 12h23
C'était donc toi, mon prof. de français de 2nde?
On avait étudié "les vieux".
Il m'en est resté une faiblesse pour le texte, même si mes préférences vont plutôt à Amsterdam ou le plat pays.
 09/10/08 à 12h20
Berezina
Chanté par le groupe "ANGE " en hommage a Brel justement .
 09/10/08 à 12h14
bourgeois.
miaouhhhhhh