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Quinze jours loin de chez moi alors que j’y aime tant les fins d’été : le flot touristique se clairseme, la lumière se fait plus douce, les après-midi tiédissent… Quitter la Provence pour un Paris pluvieux…
C’est pas grave, pas eu le temps d’avoir froid entre sa maison, ses objets en surnombre, et l’hôpital où elle s’ennuyait.
Une fois de plus elle est passée sur le billard, une fois de plus elle s’en est sortie. Increvable ? Bien fatiguée, en tout cas. Comment superposer la photo Harcourt de l’altière prima donna qui venait d’être ma mère à cette vieille dame émaciée, rapetissée, douloureuse, cramponnée à son déambulateur ?
Chaque matin, je lui porte son courrier, allégé des pubs qu’elle aurait elle-même jetées. Je lui garde les catalogues de fringues : elle rêve encore sur ce petit ensemble si bien coupé… puis se souvient qu’avec sa colonne vertébrale tordue, elle ne peut plus porter ça, pas plus qu’elle ne pourra glisser ses pieds déformés dans les jolis escarpins qui encombrent ses placards.
Le plus dur, au-delà de l’enveloppe flétrie, affaissée, usée, c’est cette oscillation croissante entre conscience et inconscience. Mais dans les phases conscientes, encore nombreuses, on se marre bien. Cette nuit, elle a peu dormi, mais elle n’avait pas mal : elle a trouvé dans « La touche étoile » son portrait craché et veut en rire avec moi. Elle me fait la lecture de sa belle voix qui ne tremble pas, elle :
« Chez moi, ce sont les amortisseurs qui ont lâché en premier. Je n’ai plus que des bouts de bois dans les jambes, sans lubrifiants ni ressorts. Le bois est bon, la densimétrie le prouve. L’ennui, c’est que les articulations n’articulent plus. Je roule sur les jantes. »
Elle le sent bien dans sa chair : « Quand la marche ne va plus de soi, nous devenons un échafaudage improbable où la défection d’un seul boulon suffit à compromettre tout l’édifice. »
Elle qui fut si élégante trouve aussi que les concepteurs de sous-vêtements féminins sont des nuls : « Rien n’est proposé entre le minislip affriolant et la culotte Grand Bateau informe, sans strass ni dentelle. » En bref, « c’est aussi pénible d’être âgée que d’être obèse. Avec cette différence, de taille… que la vieillesse est sans remède. »
Elle pouffe d’un rire coquin en imaginant ce qui se passerait si elle faisait encore l’amour : « Nous pousserions de petits gloussements que l’autre prendrait pour des cris d’extase alors qu’ils traduiraient une sciatique, une crampe ou quelque difficulté à faire progresser un outil périmé dans un conduit désaffecté. » Mais son troisième mari est mort il y a quinze ans (ce qui lui épargne un Pépé lui disant chaque jour, à table, « passe moi mes médicaments, Mémé, s’il te plaît » !) et, passée la soixantaine, les amants, ça ne se bouscule pas !

Quand je suis partie, maman allait mieux. Mais ça veut dire quoi, « mieux », à 83 ans ?

Aujourd’hui j’ai arrosé les tomates assoiffées, allégé le pêcher qui croulait sous les fruits, enduit mes volets d’huile de lin, enfourché mon vélo en quête de mûres mûres… Oh le bonheur de pédaler, de grimper, de courir ! Encore !
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Voici les 22 dernières réactions à ce commentaire
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Rédacteur
 22/10/07 à 15h50
Antigone69.
car je lis ce livre en ce moment, elle a raison ta maman d'en rire avec toi.
J'appelerai la mienne dès que j'en aurai achevé la lecture, nos lectures aujourd'hui différent beaucoup pourtant c'est elle qui m'a fait découvrir les soeurs Groult dans les années 80.
 24/09/06 à 18h45
merci de cette tendresse pour ta (la) Mère
je vais me prendre par la main et essayer d'écrire un commentaire sur la mienne en espérant que cette tendresse soit (encore) là
....très bien écrit aussi ce commentaire sur un thème pas facile à vivre ni à dire.....
Pas facile à vivre non plus pour ceux qui restent "jeunes" en face de ces personnes vieillissantes que nous aimons, et pas facile non plus de penser qu'un jour viendra où notre place sera celle là........
 04/09/06 à 13h39
Les "personnes de cette génération" ont souvent du mal avec Internet et l'informatique. Pas toute, c'est vrai : en tant qu'écrivain public, je rédige des récits de vie et, récemment, un homme de 80 ans m'a remis sur disquette l'histoire de sa vie qu'il avait tapé lui-même (très mal, mais là n'est pas le problème !) pour que je la corrige. Sinon, j'écoute les gens, je prends des notes et je leur soumet ce que j'en ai tiré. Mais je ne crois pas que quelqu'un de proche soit le mieux placé pour recueillir les souvenirs... ou alors, pas trop proche parce qu'il peut y avoir des interférences douloureuses quand, d'une même tranche de vie, on n'a pas gardé du tout le même souvenir.
Si internet peut certaines personnes de cette génération à raconter par écrit tous leurs souvenirs, toutes leurs réflexions, c'est plus facile quand quelqu'un de proche vient écouter et transcrire, mais il y a aussi des gens de cet âge qui ont gardé une extraordinaire vivacité intellectuelle, jusque dans la plume.
Quand je dis "les miens", je ne veux pas dire "mes vieux", expression que je déteste pour parler de ses parents, mais de "mes êtres chers" (j'y inclus donc bien sûr mes parents, mais pas seulement). Désolé si j'ai choqué, car cette expression prise dans le sens "parents" me choque tout autant.
Ah, ça fait plaisir de voir sur PCC des commentaires plein d'humanité.
Oui, les "vieux", une expérience à vivre, c'est inéluctable, et c'est mieux que de vivre la disparition d'un être jeune. J'espère seulement que les miens ne seront pas trop gâteux... et moi de même.
 30/08/06 à 21h11
Bravo Gag à l'äme. C'est un beau texte, à l'image du livre de Benoîte Groult.
Quant à ceux qui parlent des "petits vieux", ils me font penser à ceux qui parlent de "nos grands disparus".
Ils parlent, parlent, parlent....
 30/08/06 à 19h11
Merci Gag. Avec ce petit texte qui t'est complètement personnel tu mets des mots justes sur une situation que nous sommes nombreux à connaître ou à avoir connu.
J'aime le mélange que tu évoques de tristesse, d'indignation, d'admiration, d'affection, de culpabilité et parfois bêtement de moments de grâce et de rire. Je vous souhaite à toutes deux qu'il y en ait encore beaucoup...


on a tous des petits vieux auxquels on pense avec tendresse
papa, qui veut encore conduire alors que la derniere fois qu'il a eu une voiture, il est rentre direct dans le figuier. Maman qui trottine avec son deambulateur en s'en servant comme d'un char d'assaut.
Bientot ce sera nous.
Et on sera vexés comme des poux d'etre traité comme des petits vieux !
 29/08/06 à 18h10
Vous ne pouvez savoir combien vos réactions – privées ou publiques - me touchent. Ce qui m'émeut le plus, peut-être, c’est que, dans ce que j’ai dit, vous ayez tous perçu de la tendresse. Moi qui me demandais, en quittant Paris, si je n’étais pas « une mauvaise fille »...
Je suis aussi bouleversée de l’intelligence, de l’humanité, de la… tendresse, de vos réactions, que vous soyez homme ou femme et quel que soit votre âge. Merci
 29/08/06 à 10h09
c'est tout...
 29/08/06 à 09h49

Mes parents ont 80 ans. J'avoue que depuis quelques temps je pense souvent aux maladies qu'ils pourraient avoir et à leur mort, et ce com m'a énormément touchée. Merci.

Je vous recommande un vieux roman de Benoîte Groult : "Les vaisseaux du coeur".

 29/08/06 à 06h23
le matin au réveil, çà illumine la journée;
C'est çà, l'humanité.
... je me demande si ce n'est pas le plus beau que j'ai lu ici...

La vieillesse, on y pense trop peu avant d'y être soi-même. Essayer de comprendre, je crois que c'est déjà un grand pas.

Ma grand mère a failli mourir de deshydratation il y a deux semaines, elle le nie farouchement. Elle ne marche presque plus, souffre atrocement de toutes les parties du corps, et pourtant (hélas d'une certaine manière) elle est dotée d'une prodigieuse mémoire à 89 ans.
Alors quand elle me raconte sa rencontre avec mon grand père au début des années 30, eh bien je m'asseois et je l'écoute.
 28/08/06 à 23h30
Lucide et affectueux,
Grave et pourtant malicieux,
Ton regard est comme ces étoiles qui brillent dans leurs yeux
Quand ils nous observent, nos vieux

Car jeunes ils le sont pour toujours

Leurs vingt ans sont dans leurs têtes
Même si le corps réclame sa dette
Il leur reste leurs souvenirs
Que le meilleur, jamais le pire

Merci pour ce joli moment.