Il y avait un verre posé sur la table. Un verre de vin. C’était la première fois que je buvais seule. Comme pour mieux ressentir ma toute nouvelle solitude, goûter cette fausse intimité avec la langue, le palais, les papilles et les dents.
Je suis assise sur le lit, en tailleur, sur le lit du salon. Ma main va et vient du verre à la bouche, du verre à la petite table en bois. Le verre tinte poliment.
Je voulais fabriquer des tombeaux à réminiscence. Je confectionnais pour cela des pochettes de satin noir censées contenir des épingles à cheveux. Mais je sais qu’elles gigoteront encore, qu’elles ne seront jamais tout à fait inertes. Alors je me raconte des histoires, des rêves où les mots seraient neufs et solides où je serais pourvue d’intuition. Un savoir des choses qui n’aurait pas besoin d’être porté par les mots.
Ma pensée suit le trajet distrait et tordu du fil blanc sur le satin noir.
Je regarde autour, un peu ivre. Il me semblait qu’il fallait tout changer ici. Supprimer une ou deux portes, ajouter des chatières, virer au rouge, les portes claquent sans courant d’air : il me disait toujours « ferme les portes ! Sacha va attraper un rhume de cerveau » ou encore « ferlme les porltes, Sacha va atrlaper oune roume dé cervo ! » Bien sûr c’est certainement pour ça qu’il rangeait son teeshirt dans son caleçon la nuit pour dormir et qu’il gardait A VIE ses chaussettes de dessins animés. En Serbie, on doit particulièrement craindre le froid tout, comme d’autres craignent Dieu ou l’immigration. Mais non, c’était à sa maman qu’il pensait lorsqu’il mettait son teeshirt dans son caleçon à cause des courants d’air de la nuit. Maman, comment dire ? « Mamica ! Je te promets de porter toujours mon chapeau, même si le vent souffle très fort ! Regarde comme je suis en bonne santé ! Mes grosses narines poissent de beaux mucus transparents sans aucune trace d’infection par le microbe, ennemi des mères de famille et des exploits sportifs ! — Que c’est rassurant sine moje ! Que c’est rassurant ! Je fonds de plaisir et je produis beaucoup de chaleur quand tu me parles comme ça ! Beaucoup de chaleur tout exprès pour mon petit garçon si joli avec son nez en trompette et ses joues si musclées à force d’être heureux ! — Oh ! Mamica ! Je sens ta chaleur de chatte aux yeux tristes et bleus ! Je suis si bien dans tes bras ! Les autres enfants se moquent de moi parce que je suis le plus petit ! Le plus petit de toute la rue qu’ils disent, tu te rends compte ? — Tu es petit c’est vrai mais tu es le seul à avoir une maman qui aime autant son petit garçon ! »
Je suis assise devant la tombe de sa mère, une fin de journée d’automne au cimetière de Zémun.
Andjelka tu es morte à mes pieds et je pleure. Ta tombe est si grise qu’elle disparait en plein midi.
Tu es morte d’inquiétude ou bien faisait-il trop chaud en toi.
Je pleure depuis une heure au moins sur ta tombe. Je connais ton visage inquiet par cœur. Des cheveux noirs tirés en arrière, un teint pâle, de beaux yeux bleus tristes, un visage large et noble. Le soleil décline, et meurt ton visage au crépuscule.
Plus bas, le Danube bouillonne et charrie des crayons.
Les lèvres de Bane remuent : « Je n’étais qu’un enfant »
— Moi, j’aurai préféré que mon père meure plutôt que… »
Il m’attrape les épaules et me secoue en me traitant d’idiote jusqu’à ce que je tombe par terre.
Blanc sur noir, le méticuleux trace.
Je suis seule, pour de vrai.
Je dois faire grandir un sentiment qui ne sera pas de la peur.
Il faut que je fasse quelque chose mais c’est dans tous les sens que je m’agite. Seule je ne pourrais m’en prendre qu’à moi-même si ça ne marchait pas, si je ne faisais rien.
Après je ne pourrais plus faire quelque chose d’aussi beau, après il y aurait vraisemblablement l’amour qui viendrait remplacer ma fièvre par de la stupeur à l’aide de gentils spores violets.
Parce que, comme une étoile on ne peut cesser de produire de la chaleur, comme le silex on ne peut pas produire de la chaleur en restant assise.
A mesure que je couds, se dessine fort en moi une conviction :
Je peux être seule au-delà de l’instant.
Quand soudain me prend aux poignets un violent abandon et la lèpre s’étend jusqu’à l’index.
Il y a du désordre et mon cœur habile bouge.
Je ne cherche pas l’apaisement hors de mes travaux de couture sur mes genoux.
Je ne partage rien. Tout reste en moi, mon regard s’est perdu dans une lézarde sur le mur.
Je porte en moi le désir d’aller au-dedans de cette fente et ce désir préexistait bien avant que le mur ne se lézarde. Ce désir flotte à la surface de moi-même comme un mot oublié près à être dit, un pas amorcé dans un axe inconnu du besoin de le faire. Il a atteint sa maturité. Le désir de noyade est maintenant plus important que ma peur.
Je saborde l’esquif et fière, et saoule, je serre contre l’écarlate et le carmin habiles un petit caillou qui devait en son temps receler le pouvoir de réaliser les souhaits, pour qu’il m’apporte le fond, contre la joue.
Je sais que la nuit, il rôde autour de mes fenêtres, qu’il veut me voir pour planter ses yeux de serpent dans les miens, pour me prendre encore, pour me vaincre et dire droit « Moi seul sait qui tu es ». Je suis encore friable et poreuse comme le sol sur lequel pousse la bruyère. Si je le laissais entrer il me dirait : « Mala, personne ne t’aime comme moi je t’aime, tes amis clochards s’intéressent qu’à ton cul, ils ne savent pas ce dont tu as besoin, ils essaient juste de te baiser et ta famille- c’est même pas une famille d’ailleurs, c’est la merde- ils s’en fichent pas mal de toi. Moi je me lève la nuit pour boire ta respiration, pour boire l’eau de ta bouche, sentir ton odeur, la même que Sacha. Je la sens, je la mange et je durcis » « I’m the only one qui sait who you are maleca »
On parle anglais puis un peu français puis un peu serbe, mais on ne se comprend jamais.
Le charabia de nos disputent s’épuise en bruit de Babel.
« Non je ne t’aime pas sale fasciste ! J’aime ton peuple, ton fleuve, ta terre, tes routes, tes chansons, ta langue, tes ancêtres, tes amis, tes parents, ta fierté, tes péniches, ta cuisine, ton humour, ta souffrance, tes icônes, tes souvenirs, ton pays et tes chiens ! Mais toi qui me veux, qui me vole, qui m’envie ma liberté, non, je n’ai rien pour toi, c’est fini le temps où tu me manipulais !
— Mais JE SUIS toutes ces choses ! Et si tu t’es sentie manipulée c’est que tu étais faible, et si tu étais faible c’est que tu avais besoin de moi »
« Hé bien j’ai plus besoin de toi, voilà, dégage ! — Tu auras toute ta vie besoin qu’on te dise comment vivre, parce que tu es perdue et que tu ne sais pas grandir »
Et bien sûr que tu le sais toi, hein ? Oh ! Mais je me droguais pour faire plaisir à ma mère, Ah bien sûr ! à l’héroïne -la cocaïne c’est pour les pédés- A l’armée, un soir on m’a dit « tu vas voir, c’est comme un orgasme mais en dix mille fois mieux ! » A l’armée j’avais pas envie de courir dans la boue de marcher des plombes, d’escalader des conneries, j’ai pris ce truc dingue dans mon bras, c’était incroyable, ma mère me racontait comment j’étais venu au monde par hasard alors qu’ils ne voulaient pas d’un second enfant à cause de l’inquiétude. Elle était si pleine de chaleur, je me suis endormie dans ses bras. Ça a duré à cause des bombardements. Et puis je suis venu en France.
Les petites pochettes noires s’empilent près de moi.
Je bois à nouveau. Un verre plein, d’un trait, sans respirer.
Je ne trouve dans ce vin que de la chaleur. Je ne vois pas son épaisseur, je ne sens pas ses arômes. Je ne connais de ce vin que l’ivresse.
Je me pique le doigt alors que l’aiguille transperce le satin. J’ai un mouvement de recul. Je presse le doigt pour faire sortir le sang.
Je lèche le sang et je continue mon travail.
Bientôt il n’y eut plus d’épingle, plus de vin, le sang sur le doigt avait séché.
C’est ainsi que passe le temps.
Je me lève et je rie de mon ivresse. Je suis presque nue et je trouve dommage que personne ne puisse le voir. Mais je n’ai de désir pour personne, je veux seulement que quelqu’un me prenne.
Sentir cette plénitude dans mon ventre. L’amour n’est jamais pleinement heureux à cause du besoin et du manque. Je ne sais pas pourquoi le manque existe mais je sais le besoin.
Le besoin c’est d’être plusieurs.
Le besoin c’est l’enfant.
L’enfant que l’on connait « comme si on l’avait fait ».
Je me souviens de ce jour où j’avais regardé droit dans les yeux de l’homme que j’aimais.
Je voulais lui dire à travers ce regard que mon amour était immense et sûr. Lui ne me croyais jamais. J’insistais du regard sur l’étendue très douce de mon amour mais il ne voyait rien que des doutes bourdonnant comme des mouches. Là où il y avait une plaine d’herbe fraîche gigotant sous le vent il ne voyait qu’une tourbe noire et compacte balayée de gerçures.
Je lui ai dit alors que puisqu’il ne voyait rien dans mes yeux il le verrait dans mon ventre. Que si nous faisions l’amour maintenant quelque chose naîtrait, dans l’instant. Que c’était la seule chose que nous pouvions faire ensemble.
Alors nous avons fait l amour avec toute la beauté de savoir ce qu’il se passait qui brûlait et prenait tout le corps.
Voilà il l’avait sa preuve d’amour.
Je pensais « tu as la preuve splendide de mon amour immense »
Il répondait « tu es folle »
Je suis folle, hein, je suis folle et la vie en moi est un mensonge des sens ? »
« Tu es une extraordinaire folle de 19 ans qui fait des enfants par défi, qui donne la vie pour avoir raison. »
On a toujours raison de donner la vie. On est toujours malade de donner la vie.
« T’es qu’une gamine. Cet enfant y sera fou comme toi ! »
« Tant pis ! Dégage ! Je le garde et toi casse toi ! »
« Voilà elle hurle avec mon enfant dans son ventre, budala ! Tu veux qu’il soit déglingué comme toi ! Toi et ta famille merdique ! Regarde ce qu’elle t’a fait ta mère. Elle se fout de votre gueule, elle pense jamais qu’à son cul. Et toi sale tarée tu passes ton temps à pleurer à hurler à te rouler par terre avec cet enfant dans ton ventre ! Tu me rends taré ! Vous êtes beaux vous les français, toi avec tes livres, ta mère avec son fric, quatre enfants anormaux, déglingués pour toujours, pour des générations ! Putain et moi j’ai fait un enfant avec ça ! Mais je suis aussi taré que toi ! Je suis con putain, elle m’a mangé le cerveau cette folle ! J’arrive plus à rien, à rien penser ! J’ai envie de te tuer Nathalie, espèce de folle ! J’ai envie de t’étrangler de mes mains jusqu’à ce que t’arrêtes de chialer !
Allez putain pose ça ! Allez calme toi. Viens. Viens là, voilà, calme toi, arrête de pleurer, respire, allez repose ça, respire, calme toi. Putain… »
Il me fit un enfant pour ne plus avoir à se sentir responsable de mes larmes.
Si je l’avais fait parce que j’étais folle comme il disait, lui n’était qu’un lâche.
Je préfère être folle.
Ainsi on peut faire un enfant par lâcheté de ne pouvoir faire autre chose.
Parfois un torrent de gifles s’abat sur moi et puis non, je souris, il est entrain de me faire l’amour, fanatique. Je ressens l’énergie de son corps, ça n’est pas délicieux, il m’empêche de remuer, il a l’air de démentir sa fragilité en immobilisant ma force, seulement j’aime faire l’amour avec lui.
Lorsqu’il n’arrive pas à rendre clair ce que je ne comprends pas, je lui lance un verre au visage, je lui arrache les cheveux, je le frappe. Nous rions à cause des voisins qui croient que nous sommes malheureux.
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Voici les 38 dernières réactions à ce commentaire
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Rédacteur
je viens de tomber sur ce texte. Tomber, comme dans "tomber amoureuse".
décidément, théo...
décidément, théo...
j'ai quitté la fac à 15 ans
je comprends pas
je comprends pas
je trouve que tu as le visage d'une héroïne de film d'Almodovar. (bon voilà, je l'ai dit... c pas la première fois que je le pense).
je dois dire aussi que j'ai pas lu ton texte, j'ai un balai brosse qui me pousse dans la main ce soir, et comme les MP ça ne fonctionne pas pour moi, je passe par ici (va falloir que je finisse par me réabonner alors, si je comprends bien...
)
je dois dire aussi que j'ai pas lu ton texte, j'ai un balai brosse qui me pousse dans la main ce soir, et comme les MP ça ne fonctionne pas pour moi, je passe par ici (va falloir que je finisse par me réabonner alors, si je comprends bien...
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Les enfants n’ont ni passé ni avenir,
et, ce qui ne nous arrive guère,
ils jouissent du présent.
De l’homme, 51, in Les Caractères, XI.
Jean de La Bruyère.
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Les enfants n’ont ni passé ni avenir,
et, ce qui ne nous arrive guère,
ils jouissent du présent.
De l’homme, 51, in Les Caractères, XI.
Jean de La Bruyère.
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je le suis
ceci est un TEXTE, pas une confession.
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Mais le bon vieux lien Url classique fonctionne , lui...
Déduisez de cecl ce que vous voulez...
"Tout ceci ne nous regarde pas..."

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Mais le bon vieux lien Url classique fonctionne , lui...
Déduisez de cecl ce que vous voulez...
"Tout ceci ne nous regarde pas..."

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giscard est en train de te faire l'amour, fanatique?
Mais j'aime beaucoup .......Je le relirais à une autre heure
i'm happy that you lived
cus now your life is mine
cus now your life is mine
je t'en remercie
je vivrai aussi
je vivrai aussi
désolée il n'avait pas en magasin
t'en prie père Sacha ouvre-moi la porte
O fille Nathalie fais tinter tes bracelets
Je crains l'ogre de la forêt père Sacha
O fille Nathalie je le crains aussi.
O fille Nathalie fais tinter tes bracelets
Je crains l'ogre de la forêt père Sacha
O fille Nathalie je le crains aussi.
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davidbowie2.2-Heroes
http://www.radioblogclub.fr/open/103576/wild_is_the_wind/davidbowie2.2-Heroes
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http://minilien.com/?szpAgOaWMv
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ahlala tres beau com!
mais tu as un vrai sens des belles phrases, j'aime bcp celles-là : "Alors je me raconte des histoires, des rêves où les mots seraient neufs et solides où je serais pourvue d’intuition. Un savoir des choses qui n’aurait pas besoin d’être porté par les mots."
Joli travail
)
Joli travail
ahlala! il fait trop beau!
ahlala! ce qu'on est bien ici!
ahlala! quelle misère!
ahlala! mais tu fais chié!
ahlala! lalalalalala!
ahlala! ce qu'on est bien ici!
ahlala! quelle misère!
ahlala! mais tu fais chié!
ahlala! lalalalalala!
ton comm m'impressionne.
merci, cela m'importe, ton goût des mots.
j'espère que tu vas bien
j'espère que tu vas bien
j'aime ton comm.
19/04/07 à 11h01
sous mes pieds, comme une cité radieuse
merci ahlala. (ton pseudo ferait il référence à une chanson de css?)
merci ahlala. (ton pseudo ferait il référence à une chanson de css?)
très beau regard (pas que sur les photos d'ailleurs)
19/04/07 à 10h54
mais j'espère que vous aurez su y trouver un peu de "drôle" aussi...
on avait mis des sparadraps sur les pointus des meubles
mais...merci,
mais...merci,
que j'ai trouvé ça bon, que je suis étonnée, ravie suite à la lecture, que je ne sais pas pourquoi (et que c'est pour cela que je lis quand je lis)
j'espère néanmoins qu'aucun être vivant n'a été maltraité pour ces lignes, ça me gacherait le plaisir.
merci
j'espère néanmoins qu'aucun être vivant n'a été maltraité pour ces lignes, ça me gacherait le plaisir.
merci



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theodora30
publié le 19 avril 07