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Paris s'éveille
 Paris s'éveille
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catégorie : chronique
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Clope. Fumer une clope. La journée commence la nuit. 3h10. La porte s’ouvre sur un gardien interloqué. Comme si la fraîcheur du matin éteignait nos voix. On attend. Un chauffeur de taxi. Un restaurateur. On attend. Un vieux qui chachia. Un petit qui grandes moustaches. Un qui rien à dire. Un qui bonne journée. Un qui pas un regard. Un qui sourire moucheté. Un qui parle français. Un autre pas… Et le gardien qui dites au journaliste. Qui parlez avec eux du matin. Ils sont quinze à nous sourire. Ils sont quinze avec nous sous le porche. C’est moi qui leur parle. On fait un documentaire. Sur la vie à Paris le matin. On a été à Saint-Sulpice à la messe de 7 heures. On était à la gare de Lyon à 6 heures. Et pour vous, c’est quoi le matin ? Je souris à la question. Eux rient.

« La prière du matin n’a aucun prix… Je me suis réveillé à 2h45. Maintenant, je vais travailler. » Il est vieux débonnaire. Chemise à carreaux. Il est crâne chauve et sourire en coin. Il est avancé vers nous. Les autres sont le dos au mur.
« Moi, je suis chauffeur de taxi. Je travaille de nuit. Je viens faire la prière puis je vais dormir à 6h30. » Il a 25 ans. Il est grand. Grande tête contre le chambranle de la porte. Grand sourire fleuri. Son téléphone sonne et fait grésiller l’enregistrement. Merci. Au revoir. Bonne course.
Un homme déboule du couloir. Il est petit. Il est massif. Il porte un collier de barbe qu’il caresse quand il parle. Et son regard captive. C’est quoi ? C’est la radio ? Tout le monde se tourne vers lui. C’est moi qui réexplique. Même discours légitimant pour s’assurer et rassurer. Un documentaire… blablabla… festival à Brest… blablabla… le matin à Paris.

– Vous savez, tout ce que j’ai à vous dire, c’est que Fejr est l’une des cinq prières de la journée pour les Musulmans. C’est l’une des plus dures parce qu’elle est vraiment de bonne heure. C’est un examen pour le Musulman. Moi, je suis aussi allé à Icha, la dernière prière à 23 heures 30.
– Ce qui veut dire que vous n’avez dormi que trois heures ?
– C’est une question de foi ! Là, on sait si le Musulman a la foi ou non. Cette prière, à cette heure-ci, c’est un moment que Dieu bénit beaucoup. Pourquoi ? Parce que la plupart des gens dorment, alors celui qui prie Dieu à ce moment-là est plus écouté. Mieux écouté. »

Nos voix s’éteignent en merci. La nuit aspire nos au revoir. Murmures. C’était bien ! C’est clair, c’était bien ! Le gardien est parti fermer les portes. Pas. Clés. Il est fier le gardien de la mosquée de Paris. Il est seul avec nous. Il s’assoit royal dans le fauteuil de sa guérite. Il joue avec ses clés. « Je vous écoute ». Sourire impérial. Il est gardien. Il fait de la peinture. Il est cuisinier pour les sans-abri pendant Carême. Il travaille de 22 heures jusqu’à 7 heures. La fermeture et l’ouverture de la mosquée. Six ans. Toujours le même trajet. Toujours le même boulot. Cinq ou six rondes. Il ferme les lieux de prière. Il fait sortir les malins qui se cachent, les sans-abri qui entrent par les portes ouvertes et les sans-papiers qui escaladent les murs. Il adore la nuit parce que personne ne le dérange et qu’il peut écouter la radio tranquillement. Il l’a cachée dans le vestiaire. La radio. En arabe ou en français. Peu importe. Il n’est pas raciste. Il aime toutes les radios. Toutes les chansons. Il s’appelle Abbes Ali.

Dehors. Pas froid. Allègres. Pas légers, sautillants, amoureux. Reprendre le bus Noctilien. Il est 5 heures, gare Montparnasse. Les gens dorment contre leur reflet. Je dors contre la Seine qui scintille au pont des Invalides. 5h30.

J’ai vu Le Vigile, un court-métrage de Philippe Pollet-Villard. Gilbert, vigile à Ikea, tergiverse. Questions existentielles. Il est inutile. Il est invisible. Ce sera un documentaire sur ces travailleurs dans l’ombre du quotidien. Moi je propose le matin. Ce seront les ombres du matin. Rien d’extraordinaire, pas d’événements. Juste essayer de se frotter à quelques questions :
"Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est-il ? Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, l’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ?
Interroger l’habituel. […]
Interroger ce qui semble tellement aller de soi que nous en avons oublié l’origine. Retrouver quelque chose de l’étonnement […]"
Georges Perec

Pas d’exotisme. Ni de pittoresque. Rien d’exceptionnel. Et même, si possible, un peu de platitude. Des rencontres au hasard, marabout de ficelle…, comme Louis Malle et sa Place de la République :
« En octobre 1972 à Paris, Louis Malle tourne, en 10 jours, Place de la République, un film documentaire. Lui et son équipe vont à la rencontre des passants d’une manière simple, caméra et micro bien en évidence. Le contact avec ces inconnus entraîne des discussions sur différents aspects de leur vie et du monde qui les entoure. »

5 jours. 5 matins. 6 heures 30 d’enregis-trements. 45 voix différentes. Des prises de son plus ou moins bonnes. Des voix plates. Des rires. Des voix d’ailleurs. Des silences. Des métiers « dévalorisés », « méprisés », « pas folichons ». Des lieux qu’on croyait connaître. Des gens qui refusent ce qu’ils considèrent comme un miroir. D’autres qui nous disent : « Vous savez, moi, je n’ai rien à dire. Allez plutôt voir untel, il vous parlera mieux que moi ! » ou « Parler comme ça, c’est pas mon fort ! », assimilant notre enregistrement à une énième épreuve scolaire. Des qui fixent le micro avec méfiance. Des qui oublient qu’il est à 20 centimètres et qui le boxent par emphase. D’autres encore qui coulent selon leur pente, que tantôt on ramène, tantôt on laisse aller. Des qui parlent. Des qui sont parlés. Des circonspects. Des volubiles. Des anonymes qui ne décocheront pas leur nom. Des pas convaincus par cette idée vraiment bizarre, un radio-crochet, c’est ça ? Des inquiets qui craignent qu’on les mette en boîte. Des qui s’inventent des vies aventureuses. Des qui s’extasient sur le matin du pont de la Concorde ou du métro aérien. D’autres qui fulminent contre les balayeurs qui font pas leur boulot et/ou contre les Parisiens qui laissent vraiment traîner n’importe quoi. Des qui attendent. D’autres qui fuient. Des hommes. Des femmes. Des gamins. Des êtres vivants. Des gens. Des gens. Des gens. Plus de 45 visages.

Et puis nous deux. Tétanisés le premier jour. Je ris. Et moi je fume. Deux. L’un dans l’entretien, l’autre au micro. L’un qui déroule les questions. L’autre qui, à distance, recadre ou souligne. Aucun couac le deuxième jour, ni les suivants. Ils ont parlé du matin avec leurs mots. Il y a peu de mots d’emprunt. Pas d’envolées lyriques. Ni d’intellectualisme. On n’a pas de sentimentalisme, ni de grands discours. Il n’y a pas de confessions ni de révélations. Quelques rires. Pas de larmes. Mais beaucoup de déplorations. Contre le temps qui passe ou qu’il fait. Les Parisiens. Le travail. Surtout le travail.

On a essayé d’aller voir les gens pour ce qu’ils sont. Et maintenant ? Vertige de se retrouver avec tous ces sons, de ne pas très bien savoir qu’en faire et comment tout agencer. Garder quoi ? Abandonner quoi ? Vouloir que ce soit comme des parenthèses. Une voix qui ouvre. Une traversée. La même voix qui clôt. Vouloir que cette traversée apporte quelque chose, un peu de cet étonnement vernien réclamé par Perec.

Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques, Paris, Éditions Fayard, 1982
Louis Malle documentariste, Vive le Tour - Humain trop humain - Place de la République - God’s country - À la poursuite du bonheur, Arte Vidéo, 2005
Georges Pérec, « Approches de quoi ? », dans L’Infra-ordinaire, Paris, Éditions du Seuil, 1989
Philippe Pollet-Villard, Le vigile, 13’, Première Heure, France, 2004
An Pierlé, Helium sunset - Nouvelle version, 2004
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Voici les 8 dernières réactions à ce commentaire
 Date
Titre (cliquez pour lire)
Rédacteur
 05/01/08 à 01h13
"La nuit est la preuve que le jour ne suffit pas"

j'aime faire la maligne avec des citations choisies^^.
 05/01/08 à 01h11
sans tambour, ni trompette, ni dégoût.

joli.
 29/12/07 à 23h13
Lady Sergio
Tu as une voix,continues à fumer surtout.Contre le temps qui passe...
 29/12/07 à 00h04
vachement humain, en tout cas.
Pour chacun un matin, et pour tous un soir, établit celon les goûts, les obligations, les instincs, les humeurs, les devoirs....
Pour l'animal, le jour et la nuit ne sont pas significatifs, cela dépendra de ses besoins: nocturnes ou diurnes...
Pour l'homme egalement, tout dependra de l'heure choisie du reveil ou du coucher...
Moi je suis en forme au crépuscule, oiseau de nuit...
Et vous?
 28/12/07 à 16h48
à une époque, je faisais l'animatrice radio, mais bien trop tôt le matin !

Levée à 3h du mat', prendre le premier métro, se retrouver avec les habitués : infirmières, imprimeurs etc ... et découvrir un petit monde à la fois semblable et différent. Toujours intéressant de voir les choses sous un autre angle.

Grenadine
 28/12/07 à 11h44
Shebam ! Pow ! Bl o o u p...
Wiiizzz