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On n’en prend pas suffisamment conscience, mais parfois, des petits gestes anodins de la vie courante peuvent s’avérer fort pesants… une laborieuse aventure au coin de la rue…

Tenez, pas plus tard qu’hier soir, vendredi.

Retour de courses au Carrouf assez tard. Pour dire, la lumière du ciel commence à s’éteindre. Il était 22:13. Je décharge la montagne de victuailles (je suis un vrai consommateur de la société de consommation), la voiture en double file, et il ne me reste plus qu’une étape avant le juste repos et l’attendu dîner : ranger la dite voiture.

Je n’aimais pas les parkings souterrains, mais vu qu’il n’y a quasiment plus de place aérienne dans ce foutu pays, il fallait bien que je prisse un abonnement…

Vroum vroum fait donc ma voiture. Descente raide pour atteindre le portail. La nuit, le parking est fermé pour les non-initiés. Il faut engloutir sa carte en plastique blanc dans la petite boîte.

Petit problème : je subodore que la petite boîte ne marche pas. J’hésite à y glisser la carte. J’appuie sur le beau bouton rouge, aucune réponse. Normal, j’apprendrai que la nuit, il n’y a aucun veilleur. Avec le prix que je paie ! Avant, il y avait toujours quelqu’un, mais restriction budgétaire. C’est vrai que Leonardo Park est à la limite du dépôt de bilan…

Bref, c’est là que j’ai eu le geste malheureux. Saisi d’un sursaut d’audace, je fais finalement glisser, en forçant, ma précieuse carte d’abonné pour m’apercevoir que le portail, n’ayant rien dans le ciboulot, n’en a rien compris.

Aucune réaction. Et ma carte ? Coincée dans le boîtier.

C’est là que j’ai poussé le cri du loup quand il meurt.

Joie. Après avoir scrupuleusement observé l’ensemble des gadgets devant le portail, je découvre un gros bouton vert. J’appuie. Petite sonnerie désagréable.

- Bonjour, les parkings Leonardo.

Il est alors 22:16 et c’est mon premier contact avec… l’autre rive.

J’apprends alors qu’il n’y a personne dans le parking où je suis, le parking Paul Veylaud. Que celui que j’ai au bout du bouton vert, c’est un gars qui doit être au central du boulevard Saint-Vagin et qu’il ne peut pas grand chose pour moi.

Mode 1 : client mécontent de type compréhensif. Rationalité présente encore dans la totalité des synapses. Aptitude à déterminer son intérêt propre en-dehors de toute passion inutile.

J’alerte le gars sur le fait que ma carte, physiquement (j’ai aussi employé le mot ‘matériellement’), elle est coincée ici, et qu’il faut que quelqu’un vienne.

Il admet que c’est la chienlit mais me dit qu’il lance une société de sécurité, Vigiritas, pour venir à mon aide. Ils viendront dans dix minutes.

Je prends donc mon mal en patience (je me rappelle que je ne suis qu’au mode 1) et j’attends.

Au même moment, un monsieur de type beauf, petit gros à chemise bleu au col ouvert, la cinquantaine très passée, gros nez rugueux de celui qui connaît les bonnes choses de la vie, par dessus la grille, à pied, me dit que cela fait depuis vingt-et-une heure que ça merdouille. Et qu’il va aller à l’ascenseur pester de son côté. Ok.

22:18. Une twingo grise arrive à l’entrée du parking. Petit homme au look du professeur nimbus de ‘Retour vers le Futur’ (un carambar pour la personne qui me rappelle son nom). Il klaxonne un coup. Pas question de bouger, en ce qui me concerne, ‘on n’a pas à me klaxonner’.

Le type finit par sortir. Me dit de dégager l’entrée pour qu’il puisse rentrer. Il semble en colère contre moi mais arrête de fulminer quand je lui explique qu’il ne pourra pas, ma carte étant coincé dans la petite boîte. Alors il se fait plus sympathique, nous papotons sur le fait qu’on paie cher et qu’avec tous ces marges, cette poule aux œufs d’or, ‘ils’ pourraient quand même payer un plancton de l’autre côté de la porte etc.

22:25 le professeur du Retour vers le Futur s’en va, me souhaitant gentiment bon courage et allant ‘faire un tour’ en attendant que les ‘secours’ arrivent.

J’attends donc. Je sens le mode 2 monter en moi.

22:27. Une voiture à la forme non caractéristique (je ne suis pas doué en voitures, elles se ressemblent toutes maintenant, c’était mieux avant, en 1970) arrive. Klaxon. Roulement de moteur. Pied sur l’accélérateur, comme le bouledogue qui veut mordre un gentil matou. Rrrrr ! Rrrrrrr !

Moi, ‘on n’a pas à me klaxonner’. Même râlerie que le professeur nimbus. Quand je lui explique le truc, au lieu de compatir ou râler contre Leonardo Park, il recule avec un coup d’accélérateur furieux, et repart comme un jeune con (bien qu’il me parût dès le départ déjà d’un certain âge), montrant bien son irritation à je ne sais quel dieu car en ce qui me concerne, peu me chaut.

Si je dois chaque fois justifier à tous les abonnés qui se pointent ma déveine, je sens que le mode 2 va être vite atteint.

D’ailleurs, il est atteint.

Mode 2 : client mécontent dont la compréhension commence à s’user frénétiquement sur le mur de l’impatience.

22:31. Une grosse voiture sombre arrive. Type 4x4. Emprunte même l’allée qui descend à pic, juste pour me laisser ses gros phares vacillants en plein dans mes pupilles. Je crains donc le pire. Style carabine sur ma bobine.

Nan.

En fait, un jeune grand dadais, la trentaine, mince, aux lunettes d’intello et très poli et attentionné, doux je dirais, style jeune père de famille papa-poule, qui descend du haut de son véhicule pour aller quérir l’information. Il est lui sur le mode 1.

Les ‘secours’ devant arriver dans dix minutes, il attend donc. Papotin tranquille en attendant. Cependant, s’il pouvait éteindre ses lumières, ce serait quand même mieux.

22:32. Une petite voiture ronde et blanche arrive et se colle à l’autre gros véhicule (ça n’arrête pas). Un grand jeune homme, plutôt la vingtaine sportivement portée, sort. Là, même mode 1. Il va attendre. Incroyable. Deux automobilistes intelligents. Celui de 22:27 serait-il donc minoritaire ?

Voici maintenant une petite communauté qui se forme. J’en suis pour l’instant l’involontaire gourou. C’est moi qui donne le là, le rythme, le rite. Nous sommes maintenant trois dans la secte de ceux qui attendent péniblement de se garer en payant une montagne de stocks options au patron de Leonardo.

22:33. Deuxième appel à l’autre rive. Oui, ‘ils’ vont arriver. ‘Ils’ sont au courant. Déjà trois voitures dans la file, ah oui.

C’est en finissant ce deuxième appel (et pas ‘second appel’ car il y en aura d’autres) que j’entends des cris de fureur au loin. Je m’approche. C’est la femme du beauf. Le beauf est là (tout aussi sympathique à mon égard, il faut le reconnaître) et la femme est véhémente contre Leonardo.

Il n’y a pas de veilleur de nuit, les sacripans ! j’ai réussi à avoir le numéro de portable du grand chef. Je l’utiliserai. Dommage que je l’ai oublié à la maison (oui, vraiment dommage, car là, il aurait été bien utile). À ses côtés, un gros chien fait ouah-ouah avec la même véhémence.

Le couple de beauf est venu non seulement avec leur chien mais aussi leur grosse voiture style Renault Espace mais en plus moderne sans doute (je vous dis, je suis nul en bagnoles).

C’est mon camp. Triste camp. Je suis dans le camp des 4x4, des beaufs, des gros chienchiens… Voilà ma nuit bien partie.

Nous attendons. File de quatre voitures donc.

Nous discutons. J’évoque la possibilité de casser la petite boîte pour récupérer ma carte. Devant témoins bien sûr. La beauf au chien méchant imagine que nous mettions toutes nos voitures devant, pour faire barrage. Elle me dit d’ailleurs qu’à vingt-et-une heure, devant eux, une Porsche avait réussi à entrer, mais pas eux.

On évoque d’appeler la police. (Mais la police, à quoi servirait-elle ?)

Au loin, derrière les premières voitures, j’en vois d’autres. Une fort jolie jeune fille vient s’enquérir de ce qu’il se passe auprès du papa-poule.

Notons au passage l’importance que revêt pour ces habitants, visiblement de paisibles et honnêtes citoyens, le fait de pouvoir se garer dans leur bonne ville. Aucune hargne (sinon contre la société de gestion du parking Paul Veylaud), aucune animosité, aucun klaxon, discussions bon enfant voire solidarité.

Effet de la chromodynamique quantique qui a tenté d’insuffler un peu de Relativité générale einsteinienne dans la physique moderne de Paul Dirac, Schrödinger et Niels Bohr ? Toujours est-il que les dix minutes ont pris une allure spatio-temporelle légèrement dilatée depuis ces trente-six dernières minutes.

Mode 3 : client mécontent franchissant la barre de l’impatience pour atterrir dans le terreau de la colère naissante et émulsionnée.

22:53. Troisième appel avec l’Au-delà.

Les ‘secours’ ne sont toujours pas arrivés. Il y a une file déjà de cinq véhicules prêts à vous lyncher (euh, non, je n’ai pas ajouté cette dernière info). Je vais casser le boîtier moi. Monsieur, je vais les rappeler. Comment, vous ne les avez pas encore rappelés suite à mon dernier appel ?

Les noms d’oiseaux chatouillent frénétiquement ma langue, mais je veux garder la hauteur qui sied à un homme poli et droit.

Il va rappeler Vigiritas. Je le rappelle ensuite. Bien.

Est-ce à cause du public ? de la douceur estivale qui ankylose les neurones ?

Mode 4 : client mécontent qui n’hésite pas à hurler son mécontentement à quiconque est responsable de son désespoir.

22:57. Quatrième appel avec le Deus ex machina.

Vigiritas est averti et est en train d’arriver. Le problème, c’est qu’il n’y a ni lieu de départ, ni heure d’arrivée. Faut-il encore attendre cinq minutes ? vingt minutes ? trois heures ? camper sur place ?

Les imprécisions. C’est formidable. Méfiez-vous quand on vous répond avec des imprécisions, sans rien de concret : où, quand, comment. C’est la garantie qu’on va vous oublier. Imposez des précisions.

Ma fureur se révolte. J’évoque l’éventualité probable d’un bombardement nucléaire pour ouvrir ce satané portail.

C’est alors que le Deus ex truchina a eu une idée. Comme tout est commandé de son central, il peut nous ouvrir le portail. Un par un.

23:02. Je m’enfile donc jusque dans les entrailles du quartier. J’échange coordonnées avec le couple au gros chien. Je sais que ça ne servira pas, mais ne sait-on jamais ?

Je retourne à l’entrée pour pouvoir continuer la communication avec l’Au-delà.

Là, la voiture où il y a la jolie jeune fille, précédant encore deux ou trois véhicules, attendent devant un portail de nouveau fermé.

J’explique que ma carte, eh ben, elle est toujours dans ce foutu boîtier. Mais qu’on peut entrer en appuyant sur le bouton vert.

Ce que je fais avant eux pour terminer mon dialogue divin.

23:08. Cinquième appel avec le Cerveau.

Là, je réclame un numéro de téléphone pour pouvoir récupérer ma carte coincée quand les ‘secours’ auront décidé de venir. Et je l’obtiens.

Et avant de conclure cette épineuse conversation, le gars, qui n’y pouvait rien (il faut bien l’admettre, il m’a même conseillé de faire une lettre au directeur !), m’a remercié de ma patience (d’un autre côté, je n’aurais pas pu le mordre non plus).

Mode 5 : client mécontent dont le courroux s’est apaisé et retrouvant le calme olympien qui lui sied, tout en ayant une forte dose d’incrédulité quant aux perspectives futures de récupération de sa carte et sur le temps perdu pour la dite récupération.

23:13. Enfin à la maison.

Une demi-heure de plus, et je serais déjà à Nancy par TGV.



Dans le prochain épisode, vous pourrez lire comment la carte en plastoc a pu être recrachée de l’odieux appareil à perdre son temps et comment elle a pu retrouver son p’tit maître.



(à ne pas suivre).
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Voici les 15 dernières réactions à ce commentaire
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écrire ce comm' !
Encore une évocation réussie, après le PV pour décharger... quoi déjà ? L'ordi ? Puis les misères informatiques. La vie est décidément une succession de pièges et de chausses-trappes ! Je crains bien que Kwetsch ait raison, quant à la voiture dans Paris...
 21/07/07 à 17h22
pour des chips et des oeufs!
et des rencontres en plus . elle est pas belle la vie ?
 21/07/07 à 15h42
sofdel
je me disais, en lisant, pour calmer mon angoisse : mais, s'il écrit, c'est qu'il en est sorti, voyons ! palpitant !!!
 21/07/07 à 14h26
pour avoir une vie aussi palpitante ?

Et moi qui me fais Ch.... à nancy où il ne se passe jamais rien.....
pour le prix de ton parking, tu pourrais te faire livrer des courses
Ah, pourquoi faire simple quand on peu faire compliqué !
 21/07/07 à 13h46
Raoul travaille chez Vinci !
 21/07/07 à 12h48
Est-il bien catholique, celui-là ?
vu tous les soucis z'et tracas que te cause le genre automobilistique, va falloir te mettre au vélo, vraiment !
 21/07/07 à 12h35
Nancy
en TGV
moi je trouve ça formidable !
 21/07/07 à 12h34
"Petit homme au look du professeur nimbus de ‘Retour vers le Futur’ (un carambar pour la personne qui me rappelle son nom)" : c'est gadjoalone, voyons !!!