Dieu n’est pas charitable ! Il a suffi d’un instant pour que s’écroule l’ordonnance minutieusement réglée de mon existence, que se réveille la flamme qui sommeillait dans les tréfonds de mon être.
J’avais pourtant atteint cette indifférence dont l’acquisition avait toujours été mon unique objectif. J’étais parvenu à gommer en moi les moindres traces d’un sentiment ou d’une quelconque sensation. J’ignorais presque la douleur physique. Une hygiène stricte et la distance raisonnable que je maintenais avec mes « semblables » me préservaient de la maladie et des complications auxquelles sont soumis ceux qui ont l’imprudence de se livrer aux relations affectives.
Des années auparavant, j’avais obtenu un poste d’archiviste à la bibliothèque municipale. Huit heures par jour, dans un bureau aux allures de cagibi, je lisais, triais et classais les articles des grands périodiques du pays, disséquant les nouvelles d’un monde dont les vicissitudes avaient cessé de m’affecter. N’était-ce pas l’occasion de tester au quotidien l’évolution de mon insensibilité ? Des milliers de corps dans un charnier bosniaque, une pandémie décimant l’Afrique, la disparition d’une espèce animale, le risque d’une catastrophe nucléaire, une nouvelle starlette au bras du président, les mots se succédaient, pénétrant mon esprit le temps que je traite l’information et disparaissaient aussitôt, me laissant indifférent, vierge de toute émotion.
Chaque soir, je quittais mon travail, empruntant le même chemin, m’arrêtant chez le boulanger, le boucher et l’épicier, avant de rejoindre mon appartement situé au dernier étage d’un petit immeuble dont la cour intérieure résonnait malheureusement de l’écho des activités de ses occupants. Si les murs n’ont pas d’oreille, ils ne sont pas silencieux pour autant !
Parvenu chez moi, je me livrais sans état d’âme aux différentes tâches qui rythmaient ma soirée. Je mangeais tôt, un menu qui ne variait jamais : une soupe de légumes, une assiette de nouilles, une escalope, un morceau de fromage et une tranche de pain. Je faisais ensuite ma vaisselle, préparais mes habits pour le lendemain et après une courte promenade dans le quartier enfin revenu au silence, je faisais ma toilette, me couchais, sombrant aussitôt dans un sommeil sans rêve. Le lendemain, j’entamais ma journée par quelques exercices physiques, j’avalais un bol de lait, mangeais trois biscottes et un fruit, m’habillais et quittais mon logis à sept heures trente précises.
Le week-end, il n’était pas question que je déroge à mes habitudes. Je m’arrangeais pour ne pas être vu par le gardien lorsque je pénétrais dans la bibliothèque et une fois que j’étais installé dans mon antre, nul ne venait plus m’y déranger. Je crois que mes supérieurs ont toujours ignoré que je ne prenais pas de congés.
Ainsi était ma vie, telle que je l’avais construite, telle qu’elle aurait dû se perpétuer.
Mais il y eut ce matin qui m’apparut comme tout à fait semblable aux autres quand je quittai mon domicile pour me rendre à mon travail. N’étant pas sensible aux fluctuations météorologiques, je n’accordais aux changements de temps qu’une valeur indicative pour le choix de mes vêtements. Il avait plu pendant la nuit et le vent s’était levé, je sortis donc vêtu d’un imperméable.
Je parvenais aux abords de la bibliothèque quand une bourrasque plus violente fit s’envoler un paquet de vieux papiers qui débordaient d’une poubelle voisine et une feuille vint se coller à mon visage. D’un mouvement de la main, je tentai de m’en extraire, mais une nouvelle rafale la maintenait plaquée et il me fallut plus d’énergie que je ne le prévoyais pour l’arracher. J’esquissai le geste de la jeter par terre, mais une force invisible sembla m’en empêcher. Mes yeux, sans que j’en aie vraiment pris conscience, avait photographié l’image qui occupait presque la totalité de la page et c’est elle qui retenait ainsi prisonnier mon regard, me laissant debout immobile dans le vent, inconscient de tout ce qui n’était pas elle. Quelque chose avait pris naissance au plus profond de moi que je ne parvenais pas à nommer.
Je tentai de revenir à mon indifférence coutumière. Il s’agissait en somme d’une image comme les milliers d’image que j’avais eu l’occasion de voir. Je crus reconnaître la reproduction d’une toile de Balthus. C’était bien dans le style du vieux dandy, ce corps à peine nubile dans une posture alanguie. Sans doute de telles photos étaient-elles passées entre mes mains quand je cataloguais les articles relatifs aux manifestations organisées pour le centenaire du peintre, aucune cependant n’avait eu sur moi l’effet de celle-ci.
La qualité du présent tirage était médiocre, la pluie de la nuit avait dilué les couleurs et laissé des traces sur le papier, mais rien ne semblait pouvoir atténuer le trouble que faisaient naître en moi la femme-enfant ainsi portée à mon regard par un vent capricieux.
À peine avais-je réussi à identifier dans mon émoi les prémisses d’un désir que la bise arrachait l’icône à mes mains et l’emportait au loin sans que je pusse réagir. Je restai planté sur le trottoir, plus désemparé qu’un nourrisson abandonné, incapable du moindre mouvement et je sentis pour la première fois couler sur ma joue une larme.
De ce jour, ma vie bascula. Je n’eus de cesse que de retrouver cette sensation délicieuse aussitôt subtilisée qu’elle m’avait été offerte par un Dieu dont les desseins m’apparurent bien cruels. Me privant de sommeil, renonçant à me nourrir, je passai des nuits entières à chercher dans les livres, les recueils et les archives celle qui avait su éveiller une passion dont j’ignorais jusqu’à présent qu’elle put exister.
Jamais je ne la retrouvai et jamais aucune autre ne la remplaça. Je sombrai peu à peu dans une mélancolie dont personne, il faut le dire, ne chercha à me consoler. Et je repris peu à peu mes habitudes d’autrefois, moins par conviction que par incapacité à imaginer qu’il put en être autrement. Mais en moi tout était différent. J’en avais terminé de ma confortable indifférence et je connus dès lors le souci d'avoir une âme.
Louise
J’avais pourtant atteint cette indifférence dont l’acquisition avait toujours été mon unique objectif. J’étais parvenu à gommer en moi les moindres traces d’un sentiment ou d’une quelconque sensation. J’ignorais presque la douleur physique. Une hygiène stricte et la distance raisonnable que je maintenais avec mes « semblables » me préservaient de la maladie et des complications auxquelles sont soumis ceux qui ont l’imprudence de se livrer aux relations affectives.
Des années auparavant, j’avais obtenu un poste d’archiviste à la bibliothèque municipale. Huit heures par jour, dans un bureau aux allures de cagibi, je lisais, triais et classais les articles des grands périodiques du pays, disséquant les nouvelles d’un monde dont les vicissitudes avaient cessé de m’affecter. N’était-ce pas l’occasion de tester au quotidien l’évolution de mon insensibilité ? Des milliers de corps dans un charnier bosniaque, une pandémie décimant l’Afrique, la disparition d’une espèce animale, le risque d’une catastrophe nucléaire, une nouvelle starlette au bras du président, les mots se succédaient, pénétrant mon esprit le temps que je traite l’information et disparaissaient aussitôt, me laissant indifférent, vierge de toute émotion.
Chaque soir, je quittais mon travail, empruntant le même chemin, m’arrêtant chez le boulanger, le boucher et l’épicier, avant de rejoindre mon appartement situé au dernier étage d’un petit immeuble dont la cour intérieure résonnait malheureusement de l’écho des activités de ses occupants. Si les murs n’ont pas d’oreille, ils ne sont pas silencieux pour autant !
Parvenu chez moi, je me livrais sans état d’âme aux différentes tâches qui rythmaient ma soirée. Je mangeais tôt, un menu qui ne variait jamais : une soupe de légumes, une assiette de nouilles, une escalope, un morceau de fromage et une tranche de pain. Je faisais ensuite ma vaisselle, préparais mes habits pour le lendemain et après une courte promenade dans le quartier enfin revenu au silence, je faisais ma toilette, me couchais, sombrant aussitôt dans un sommeil sans rêve. Le lendemain, j’entamais ma journée par quelques exercices physiques, j’avalais un bol de lait, mangeais trois biscottes et un fruit, m’habillais et quittais mon logis à sept heures trente précises.
Le week-end, il n’était pas question que je déroge à mes habitudes. Je m’arrangeais pour ne pas être vu par le gardien lorsque je pénétrais dans la bibliothèque et une fois que j’étais installé dans mon antre, nul ne venait plus m’y déranger. Je crois que mes supérieurs ont toujours ignoré que je ne prenais pas de congés.
Ainsi était ma vie, telle que je l’avais construite, telle qu’elle aurait dû se perpétuer.
Mais il y eut ce matin qui m’apparut comme tout à fait semblable aux autres quand je quittai mon domicile pour me rendre à mon travail. N’étant pas sensible aux fluctuations météorologiques, je n’accordais aux changements de temps qu’une valeur indicative pour le choix de mes vêtements. Il avait plu pendant la nuit et le vent s’était levé, je sortis donc vêtu d’un imperméable.
Je parvenais aux abords de la bibliothèque quand une bourrasque plus violente fit s’envoler un paquet de vieux papiers qui débordaient d’une poubelle voisine et une feuille vint se coller à mon visage. D’un mouvement de la main, je tentai de m’en extraire, mais une nouvelle rafale la maintenait plaquée et il me fallut plus d’énergie que je ne le prévoyais pour l’arracher. J’esquissai le geste de la jeter par terre, mais une force invisible sembla m’en empêcher. Mes yeux, sans que j’en aie vraiment pris conscience, avait photographié l’image qui occupait presque la totalité de la page et c’est elle qui retenait ainsi prisonnier mon regard, me laissant debout immobile dans le vent, inconscient de tout ce qui n’était pas elle. Quelque chose avait pris naissance au plus profond de moi que je ne parvenais pas à nommer.
Je tentai de revenir à mon indifférence coutumière. Il s’agissait en somme d’une image comme les milliers d’image que j’avais eu l’occasion de voir. Je crus reconnaître la reproduction d’une toile de Balthus. C’était bien dans le style du vieux dandy, ce corps à peine nubile dans une posture alanguie. Sans doute de telles photos étaient-elles passées entre mes mains quand je cataloguais les articles relatifs aux manifestations organisées pour le centenaire du peintre, aucune cependant n’avait eu sur moi l’effet de celle-ci.
La qualité du présent tirage était médiocre, la pluie de la nuit avait dilué les couleurs et laissé des traces sur le papier, mais rien ne semblait pouvoir atténuer le trouble que faisaient naître en moi la femme-enfant ainsi portée à mon regard par un vent capricieux.
À peine avais-je réussi à identifier dans mon émoi les prémisses d’un désir que la bise arrachait l’icône à mes mains et l’emportait au loin sans que je pusse réagir. Je restai planté sur le trottoir, plus désemparé qu’un nourrisson abandonné, incapable du moindre mouvement et je sentis pour la première fois couler sur ma joue une larme.
De ce jour, ma vie bascula. Je n’eus de cesse que de retrouver cette sensation délicieuse aussitôt subtilisée qu’elle m’avait été offerte par un Dieu dont les desseins m’apparurent bien cruels. Me privant de sommeil, renonçant à me nourrir, je passai des nuits entières à chercher dans les livres, les recueils et les archives celle qui avait su éveiller une passion dont j’ignorais jusqu’à présent qu’elle put exister.
Jamais je ne la retrouvai et jamais aucune autre ne la remplaça. Je sombrai peu à peu dans une mélancolie dont personne, il faut le dire, ne chercha à me consoler. Et je repris peu à peu mes habitudes d’autrefois, moins par conviction que par incapacité à imaginer qu’il put en être autrement. Mais en moi tout était différent. J’en avais terminé de ma confortable indifférence et je connus dès lors le souci d'avoir une âme.
Louise
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Rédacteur
bon y'a plus qu'à évaluer la diligence de nos postes respectives
:^)
et que ça arrive en un seul morceau !
:^)
et que ça arrive en un seul morceau !
Il me fait penser au Médianoche amoureux de Michel Tournier
ce très beau texte empreint de suspense où la routine cède à la faveur d'une météo imprévue : cette feuille balthusienne ne ressemblerait-elle pas à un coup de foudre?
L'auteur appliqué dans ce rituel de vie est passionné sans le savoir. L'objet de la passion a disparu mais la passion, elle, perdure. Il lui suffit d'une autre feuille de papier, d'une autre rafale pour que le feu reprenne.
L'auteur appliqué dans ce rituel de vie est passionné sans le savoir. L'objet de la passion a disparu mais la passion, elle, perdure. Il lui suffit d'une autre feuille de papier, d'une autre rafale pour que le feu reprenne.
le plaisir est intact 
Waouh... !
Merci !

qu'ils l'habillent ou la déshabillent, qu'elle s'offre triomphalement ou qu'ils l'épient, qu'elle soit pour eux un ange, une mère ou un démon, ils ne parviennent jamais totalement à percer le mystère.
Mais n'est-ce pas justement ce qui les fascine ?
Des vieux papiers qui débordaient de ma poubelle se sont envolés pour venir se coller à mes pieds: c'étaient des prospectus, de la publicité, et un petit fascicule annonçant la fin des temps, que des témoins de Jéhovah m'avaient persuadée d'accepter, la veille. L'éboueur eut un sourire et sa mèche que la pluie oblique collait à son front firent naître en moi un trouble que le quotidien aurait vite fait de calmer.
Je cherche mon parapluie.
Je cherche mon parapluie.
13/08/08 à 08h18
vaut mieux que?
signé Cupidon






avant Balthus, où d' autres nymphes dans leurs salles de bain vous attendent pour chasser votre mélancolique nature.
En vous lisant, j'ai d'abord pensé que vous alliez exposer le trop plein de vie des murs contre le trop plein de non vie des revues de presse, puis ce fut le choc de la beauté porté par le souffle, entendez spiritus, l'esprit du beau sans doute.
En vous lisant, j'ai d'abord pensé que vous alliez exposer le trop plein de vie des murs contre le trop plein de non vie des revues de presse, puis ce fut le choc de la beauté porté par le souffle, entendez spiritus, l'esprit du beau sans doute.

merci louise
bien à toi
je l'ai lu 2 fois même Louise.
tellement plus le temps...
j'ai par contre qlq chose pour toi que j'ai ramené de singapour
:^)
je te l'envoie par la poste
j'ai par contre qlq chose pour toi que j'ai ramené de singapour
:^)
je te l'envoie par la poste
... un plaisir jamais démenti. Merci !
qui se glisse dans ce récit fantastique !
intéressant et bien écrit !
Moi j'aime bien être d'accord avec les autres quand ils sont d'accord avec eux-mêmes...
et qu'on n'en parle plus! 

C'est en général là que les ennuis commencent...


Un talent terrible d'évocation, on voit tout !
*****
*****
j'ai adoré.


Mais bon, je vais quand même le lire, allez... Hummm...


Je réagis à ce commentaire en
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louise_brooks
publié le 12 août 08