Un jour important pour elle, sa première audition à Paris. Arrivée il y a un mois environ, quelques économies en poche, Salomé s'est installée dans un petit studio près de la place de la République, prêté par son oncle. Elle s'est aussitôt inscrite dans un cours de théâtre réputé, son souhait le plus cher depuis toujours.
Salomé s'est levée très tôt ce matin, et se retrouve dubitative devant sa glace, avant de se décider prestement pour un tailleur bleu marine, veste et jupe assortie, parachevé d'escarpins qui laisseront deviner ses jolies jambes. Elle ne sait pas qu'elle est une jeune femme très agréable à contempler, ce qui lui donne encore plus de charme, ce doux mélange de féminité et d'innocence.
- Je vais emmener le texte avec moi, on ne sait jamais et puis je pourrais me faire "une italienne" dans le métro. Elle ferme la porte de son appartement et descend les six étages tout en regardant sa montre, pas le moment d'être en retard.
Essoufflée, elle arrive dans cet immeuble cossu des Champs Elysées. C'est une camarade du cours Arsakova qui l'a prévenu d'une audition de jeunes comédiennes pour une pièce de théâtre. Une jeune femme blonde et trop bronzée l'accueille et lui demande un peu sèchement ses références.
- vous venez aussi pour le casting de Mathew Green, hé bien vous n'allez pas être pas être la seule, vous vous en doutez !
- je pensais que je passerais ma scène en tête à tête avec le metteur en scène bredouille-t- elle maladroitement.
- évidemment ma petite, Mathew va vous auditionner, mais vous débarquez ou quoi ?!
Elle conduit Salomé dans un long couloir à la moquette si épaisse et immaculée, qu'elle donne l'impression de s'enfoncer dans une neige poudreuse qui serait tombée pendant la nuit. La trop bronzée l'invite à patienter dans une vaste pièce à la décoration épurée. Luminaires junk-art, sièges ultra design paradoxalement peu accueillants, tableaux abstraits aux couleurs très vives sur les murs.
Salomé se sent à la fois intimidée et très sûre d'elle. Plus d'une semaine qu'elle répète son monologue avec Sacha Arsakova son professeur. Sans compter les heures de recherche sur la Russie impériale.
- tu tiens très bien ton personnage ma chérrrie, tu mets beaucoup de sensibilité dans ton interprétation, tout en n'oubliant pas la fougue et la passion de l'héroïne, alors ne t'inquiète pas tu seras absolument parrrrrrfaite ! Juste que tu n'oublies pas de relâcher un peu tes épaules !
Alors qu'elle s'installe dans le grand salon, Salomé se sent toisée par les autres comédiennes. Elle s'assied sur un canapé blanc, mais sur le rebord des coussins, comme pour ne pas déranger les deux punkettes aux cheveux méchés de bleu qui y sont déjà vautrées. Elle se rend compte que la plupart des jeunes femmes sont en jeans baskets, tandis que d'autres ont des allures de parisiennes super branchées. Sa motivation se lézarde sous la mitraille des regards qui la jaugent avec insistance ; Salomé croit lire de la désapprobation sur leurs visages.
J'ai l'impression de faire 10 ans de plus que mon âge, mais pourquoi ai-je choisi une tenue aussi guindée et ridicule pense-t-elle, je ferais mieux de rentrer chez moi ... Non je ne peux pas faire ça, que dirait Sacha et mes copines du cours. Pense à autre chose Salomé, pense à Vronski.
L'ambiance semble toujours aussi tendue, au fur et à mesure que moment fatidique approche.
Des comédiennes fouillent frénétiquement dans leurs sacs à main monogrammés, celles-là consultent leur palm, celles-ci vérifient d'énigmatiques configurations sur leur portable. La trop bronzée revient et annonce à la cantonade :
- le set de Mathew Green est prêt ainsi que ses collaborateurs, donc le casting va pouvoir commencer. Je donne un numéro à chacune d'entre vous, et lorsque j'appellerais le vôtre, vous vous présenterez par trois dans le couloir, et l'assistant personnel de Mister Green viendra vous chercher.
Les visages ne se détendent pas pour autant, ils se crispent encore plus. Sauf Salomé. Elle est ailleurs, quelque part sur un quai de gare, perdue dans la foule, cherchant son amant dans les brumes de Saint-Pétersbourg.
- Numéros 1, 2 et 3 s'il vous plaît !
Salomé remarque à peine les deux premières filles qui se lèvent ; elle est le numéro 3. La première à l'allure rohmérienne s'observe dans le reflet d'une sculpture en métal en clignant des yeux ; la suivante qui était une des rares à sourire, se compose subitement une moue boudeuse.
Puis elles suivent l'assistant dans le couloir. A peine quelques dizaines de minutes écoulées, c'est au tour de Salomé de se lancer dans l'arène. La pièce est plus petite que la précédente. Assis derrière une table, une femme renfrognée et un homme à la stature imposante. Il lui demande son nom en la regardant à peine.
- Mademoiselle, vous avez choisi de nous présenter quelle scène ?
- un extrait du monologue d'Anna Karénine de Gabriel Arout
- pas très moderne tout ça Melle Salomé, vous n'avez rien d'un peu moins poussiéreux ?
- c'est-à-dire que ... c'est la scène que j'ai le mieux préparée .... Et j'aime beaucoup la littérature russe.
- ah les petites provinciales romantiques et studieuses dit-il en lançant un regard complice à sa voisine de table. Allez Mademoiselle, faites-nous le show !
Salomé avance d'un pas, courageuse et déterminée, elle se concentre, prend sa respiration.
"... il m'a dit qu'il adorait ce geste, quand j'arrange mes cheveux, il a dit qu'il adorait mes mains couvertes de bagues, qui glissent si facilement, lui qui déteste les mains baguées .... Non on ne désire pas, on ne caresse pas une femme ainsi, sans l'aimer, je l'aurais senti, je suis folle de douter, je détruis tout par mes soupçons, mes scènes, personne n'y tiendrait .... Pourquoi l'agaçer avec cette Sorokine puisque je sais qu'il s'en moque ? Pourquoi suis-je ainsi, qu'est-ce qu'il y a de changé..."
Dès qu'elle a ouvert la bouche, il s'est mis à consulter son bloc-notes. Comment ne pas être déstabilisée? L'écoute-t-il vraiment ? Il est distrait ou il s'ennuie ? Difficile de lire ou de deviner quelque chose dans ces iris d'un vert si profond qu'on pourrait s'y noyer. Lors de son passage préféré, il avait chuchoté un instant à l'oreille d'Olivia qui avait esquissé un début de sourire. Sans se démonter, Salomé a continué et terminé son monologue.
- déjà terminé, comme c'est dommage. Un silence et il reprend : tu es très sensuelle Salomé.
Elle ne sait que dire, tant elle se sent désarçonnée. Elle avait imaginé une discussion passionnée à propos de son choix d'interprétation pour Anna. Au pire une diatribe. Mais ce qu'il vient de lui dire, est-ce un compliment ou doit-elle le prendre comme de l'ironie ? Salomé remarque qu'Olivia a perdu un peu de son sourire naissant. Cette audition est très importante pour plusieurs raisons et bien sûr que l'avis d"un homme aussi prestigieux et chevronné que Mathew Green est capital à ses yeux.
Son nom s'affichait depuis plus de vingt ans sur les colonnes Morris. De ses débuts avec Strasberg à New York, jusqu'à ses collaborations avec les figures emblématiques de sa génération. Des artistes plus contemporains reconnaissaient également la modernité qu'apportait Green au théâtre. Toujours plus audacieux, voire provocant, il avait revisité aussi bien Shakespeare que Beckett et ses mises en scène lui avaient valu toute l'estime des " professionnels de la profession". Ceux-là même qui l'avaient distingués et honorés à plusieurs reprises, du Molière au flatteur liséré de l'Ordre des chevaliers des arts et lettres.
Cependant l'histoire personnelle de Mathew Green, commençait bien avant, quelque part dans la campagne polonaise, quand il s'appelait encore Mathis Grinszky.
............
réactions : 20
lectures : 1080
votes : 11
Voici les 20 dernières réactions à ce commentaire
Date
Titre (cliquez pour lire)
Rédacteur
ta gentillesse te perdra 
Info : pour les cinéphiles curieux, de mettre ce film en référence m'a permis de retrouver l'un des premiers textes que j'avais lu sur ce site et que j'avais adoré ! (cf dans la petite fenêtre en haut à droite)
Hommage à Bouboule donc et à son vertigineux auteur !
Info : pour les cinéphiles curieux, de mettre ce film en référence m'a permis de retrouver l'un des premiers textes que j'avais lu sur ce site et que j'avais adoré ! (cf dans la petite fenêtre en haut à droite)
Hommage à Bouboule donc et à son vertigineux auteur !
la suite, sais pas encore ....
tu plagies Pétrole
tu plagies Pétrole
tu es très sensuelle Grenadine...


quoique j'ai hésité avec ' all about Eve", sur un thème similaire.
- Keats et Marie05
- aubord : la sagesse du crocodile
- Arba : merci !
il y a des comédiens pour qui c'est une joie de dire des textes, d'intépréter des personnages et transmettre cela. Une vocation.
Va voir les petites compagnies qui se démènent pour subsister, ils ne demandent pas à briller, mais à survivre.
Et je ne pense pas non plus que les acteurs de la Comédie-Française ou de chez Mnouchkine, ou Caubère etc ......... recherchent la Une de Gala !
Ne pas mettre tout le monde dans le même panier !
Hugo une star, je ne l'aurais pas mis là
la femme trop bronzée elle est devenue quoi?
18/04/08 à 02h25
18/04/08 à 01h52
Y'en a des milliers qui tentent .....
elles veulent toutes être des stars ....!
Alors ça brille un temps et après ça s'étiole ...
Mais peut-être que les vraies étoiles sont celles quii se cachent ...
et qui seront découvertes , par hasard , comme Piaf ...parce qu'elles n'ont rien fait pour .................
elles veulent toutes être des stars ....!
Alors ça brille un temps et après ça s'étiole ...
Mais peut-être que les vraies étoiles sont celles quii se cachent ...
et qui seront découvertes , par hasard , comme Piaf ...parce qu'elles n'ont rien fait pour .................
Quand Salomé sort
Je ne demande jamais où elle va
Quand Salomé rentre
Elle dit que je cherche n'existe pas ...
Je ne demande jamais où elle va
Quand Salomé rentre
Elle dit que je cherche n'existe pas ...
Salomé danse
Salomé - Salomé - Salomé - Salomé danse
Salomé - Salomé - Salomé - Salomé danse
mais je connais ce milieu ... Dommage qu'on ne puisse mettre des italiques sur pcc, je préfère ça aux guillemets ( à propos des termes spécifiques utilisés dans le théâtre ).
Merci les filles
je suis touchée par ce texte, merci bella 


Je réagis à ce commentaire en
Je réagis à ce commentaire en 









grenadine75
publié le 17 avril 08