Dans le droit pénal de l'ancien régime, les juges étaient soumis à un rigoureux système de preuves légales leur interdisant de faire appel à leur intime conviction. Ils ne pouvaient condamner qu'en présence d'une preuve « complète », ce qui explique en partie le recours... à la torture, la question redécouverte dans le droit de Justinien.
Avec la réforme pénale au coeur de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen du 26 août 1789, on abandonne le système des preuves légales pour laisser la place à l'intime conviction des juges (et éventuellement du jury populaire).
Un jour peut-être exercerez-vous la fonction de juré. Vous prêterez alors serment selon l'Art. 304 du Code de procédure pénale, promettant de n'écouter « ni la haine ou la méchanceté, ni la crainte ou l'affection; de vous rappeler que l'accusé est présumé innocent et que le doute doit lui profiter; de vous décider suivant votre conscience et votre intime conviction... »
« La guerre est une chose trop sérieuse pour être confiée à des militaires », disait Georges Clémenceau. Quid de la justice confiée à des juges ? une étude récente devrait nous rassurer, du moins en Norvège – le pays d'Eva Joly ?
* * *
Acte I
Des juges norvégiens visionnent une vidéo : le véritable interrogatoire de police d'une jeune femme. Celle-ci raconte avoir été violée par un homme après un dîner bien arrosé. En fait, le rôle de la victime est interprété par une actrice professionnelle, ce que les juges apprendront à la fin de l'expérience. La description verbale du crime est identique dans tous les films, mais la victime se comporte de trois manières différentes.
Scénario 1 : la victime s'exprime avec des sanglots, hésite, essaie de garder le contrôle d'elle-même (condition concordante).
Scénario 2 : la victime s'en tient aux faits, sans exprimer aucune émotion (condition neutre).
Scénario 3 : la victime exprime des émotions positives et paradoxales par rapport à la gravité de l'événement subi, elle est détendue et souriante à la caméra (condition non concordante).
Quel que soit le scénario auquel ils ont été confrontés, les juges estiment que le témoignage est crédible. Ces professionnels de la justice ne sont donc pas influencés par l'expression émotionnelle de la victime.
Référence :
Wessel, E., Drevland, G.C.B., Eilertsen, D.E., & Magnussen, S. (2006). Credibility of the emotional witness : A study of ratings by court judges. Law and Human Behavior, 30, 221-230.
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Acte II
Au cours de la simulation d'un procès, des jurés confrontés à l'une des trois versions du témoignage d'une jeune femme victime d'un viol réagissent de la même façon après délibération (les jurés croient initialement que le témoignage est réel - il est en fait joué par une comédienne).
Les discussions entre jurés ont atténué l'effet des émotions affichées par la victime sur leur jugement : le témoignage de la victime est jugé crédible, peu importe le mode d'expression des émotions l'accompagnant, et après la délibération, les jurés, individuellement, restent influencés par les discussions qui ont eu lieu.
Le tableau est bien différent chez les jurés qui prennent leur décision seuls. Ils jugent la victime plus crédible lorsqu'elle exprime des émotions en accord avec le crime subi. Ils sont soupçonneux quand le même témoignage est exposé de manière émotionnellement neutre. Ils doutent encore plus lorsqu'il est accompagné d'émotions ne concordant pas avec la situation pénible qui est décrite.
Conclusion : les discussions pendant la délibération permettent aux jurés de neutraliser l'influence des stéréotypes et préjugés sociaux. Elles les conduisent ainsi à juger la crédibilité d'une victime en se basant sur les faits qu'elle relate, en atténuant l'effet des émotions qu'elle affiche pendant son témoignage.
Référence :
Dahl, J., Enemo, I., Drevland, G. C. B., Wessel, E., Eilertsen, D. E., & Magnussen, S. (2007). Displayed emotions and witness credibility : A comparison of judgements by individuals and mock juries. Applied Cognitive Psychology, 21, 1145-1155.
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Acte III
Des policiers norvégiens ont participé à une expérience similaire. Ces professionnels du crime se comportent-ils comme les juges ? Non, ils perçoivent la crédibilité de la jeune femme en fonction de la forme des émotions qu'elle affiche, de la même manière que les jurés.
En outre, ces deux groupes de participants ne sont apparemment pas conscients d'être influencés de la sorte ! Ils partagent donc les mêmes croyances et stéréotypes sur les comportements non verbaux qu'est censée manifester une victime de viol. Pourtant, l'observation de victimes réelles de violence sexuelle montre une grande diversité dans l'expression des émotions au cours du témoignage. Certaines manifestent clairement leur désarroi, d'autres le font d'une manière calme et contrôlée.
Référence :
Bollingmo, G. C., Wessel, E., Eilertsen, D. E., & Magnussen, S. (2008). Credibility of the emotional witness : A survey of ratings by police investigators. Psychology, Crime & Law, 14(1), 29-40.
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Epilogue
La gravité du crime est jugée moins vraisemblable quand le récit est exposé de façon émotionnellement neutre, et l'est encore moins lorsque les émotions exprimées ne sont pas congruentes.
L'étude montre que l'effet de ces stéréotypes est relativement neutralisé quand les individus participent à des jurys expérimentaux après délibération.
Les magistrats de l’étude, quant à eux, sont capables grâce à leur expérience d'écarter des informations non pertinentes et de s'en tenir aux faits pour juger de la crédibilité d'un témoignage et de la culpabilité d'un suspect. Ils devaient également décider de la culpabilité du suspect : l'expression émotionnelle n'a pas eu d'effet significatif lorsqu'ils ont du choisir entre "coupable" et "non coupable".
Avec la réforme pénale au coeur de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen du 26 août 1789, on abandonne le système des preuves légales pour laisser la place à l'intime conviction des juges (et éventuellement du jury populaire).
Un jour peut-être exercerez-vous la fonction de juré. Vous prêterez alors serment selon l'Art. 304 du Code de procédure pénale, promettant de n'écouter « ni la haine ou la méchanceté, ni la crainte ou l'affection; de vous rappeler que l'accusé est présumé innocent et que le doute doit lui profiter; de vous décider suivant votre conscience et votre intime conviction... »
« La guerre est une chose trop sérieuse pour être confiée à des militaires », disait Georges Clémenceau. Quid de la justice confiée à des juges ? une étude récente devrait nous rassurer, du moins en Norvège – le pays d'Eva Joly ?
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Acte I
Des juges norvégiens visionnent une vidéo : le véritable interrogatoire de police d'une jeune femme. Celle-ci raconte avoir été violée par un homme après un dîner bien arrosé. En fait, le rôle de la victime est interprété par une actrice professionnelle, ce que les juges apprendront à la fin de l'expérience. La description verbale du crime est identique dans tous les films, mais la victime se comporte de trois manières différentes.
Scénario 1 : la victime s'exprime avec des sanglots, hésite, essaie de garder le contrôle d'elle-même (condition concordante).
Scénario 2 : la victime s'en tient aux faits, sans exprimer aucune émotion (condition neutre).
Scénario 3 : la victime exprime des émotions positives et paradoxales par rapport à la gravité de l'événement subi, elle est détendue et souriante à la caméra (condition non concordante).
Quel que soit le scénario auquel ils ont été confrontés, les juges estiment que le témoignage est crédible. Ces professionnels de la justice ne sont donc pas influencés par l'expression émotionnelle de la victime.
Référence :
Wessel, E., Drevland, G.C.B., Eilertsen, D.E., & Magnussen, S. (2006). Credibility of the emotional witness : A study of ratings by court judges. Law and Human Behavior, 30, 221-230.
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Acte II
Au cours de la simulation d'un procès, des jurés confrontés à l'une des trois versions du témoignage d'une jeune femme victime d'un viol réagissent de la même façon après délibération (les jurés croient initialement que le témoignage est réel - il est en fait joué par une comédienne).
Les discussions entre jurés ont atténué l'effet des émotions affichées par la victime sur leur jugement : le témoignage de la victime est jugé crédible, peu importe le mode d'expression des émotions l'accompagnant, et après la délibération, les jurés, individuellement, restent influencés par les discussions qui ont eu lieu.
Le tableau est bien différent chez les jurés qui prennent leur décision seuls. Ils jugent la victime plus crédible lorsqu'elle exprime des émotions en accord avec le crime subi. Ils sont soupçonneux quand le même témoignage est exposé de manière émotionnellement neutre. Ils doutent encore plus lorsqu'il est accompagné d'émotions ne concordant pas avec la situation pénible qui est décrite.
Conclusion : les discussions pendant la délibération permettent aux jurés de neutraliser l'influence des stéréotypes et préjugés sociaux. Elles les conduisent ainsi à juger la crédibilité d'une victime en se basant sur les faits qu'elle relate, en atténuant l'effet des émotions qu'elle affiche pendant son témoignage.
Référence :
Dahl, J., Enemo, I., Drevland, G. C. B., Wessel, E., Eilertsen, D. E., & Magnussen, S. (2007). Displayed emotions and witness credibility : A comparison of judgements by individuals and mock juries. Applied Cognitive Psychology, 21, 1145-1155.
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Acte III
Des policiers norvégiens ont participé à une expérience similaire. Ces professionnels du crime se comportent-ils comme les juges ? Non, ils perçoivent la crédibilité de la jeune femme en fonction de la forme des émotions qu'elle affiche, de la même manière que les jurés.
En outre, ces deux groupes de participants ne sont apparemment pas conscients d'être influencés de la sorte ! Ils partagent donc les mêmes croyances et stéréotypes sur les comportements non verbaux qu'est censée manifester une victime de viol. Pourtant, l'observation de victimes réelles de violence sexuelle montre une grande diversité dans l'expression des émotions au cours du témoignage. Certaines manifestent clairement leur désarroi, d'autres le font d'une manière calme et contrôlée.
Référence :
Bollingmo, G. C., Wessel, E., Eilertsen, D. E., & Magnussen, S. (2008). Credibility of the emotional witness : A survey of ratings by police investigators. Psychology, Crime & Law, 14(1), 29-40.
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Epilogue
La gravité du crime est jugée moins vraisemblable quand le récit est exposé de façon émotionnellement neutre, et l'est encore moins lorsque les émotions exprimées ne sont pas congruentes.
L'étude montre que l'effet de ces stéréotypes est relativement neutralisé quand les individus participent à des jurys expérimentaux après délibération.
Les magistrats de l’étude, quant à eux, sont capables grâce à leur expérience d'écarter des informations non pertinentes et de s'en tenir aux faits pour juger de la crédibilité d'un témoignage et de la culpabilité d'un suspect. Ils devaient également décider de la culpabilité du suspect : l'expression émotionnelle n'a pas eu d'effet significatif lorsqu'ils ont du choisir entre "coupable" et "non coupable".
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Voici les 11 dernières réactions à ce commentaire
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ce huis-clos théâtral ou cinématographique au choix.
Pour moi ce sera le film de Lumet avec Henry Fonda.
Elle joue une jurée qui influence l'ensemble du jury et parvient à le convaincre alors qu'elle agit sous la menace d'un membre de la mafia. (Un tordu qui ne respecte pas les code de cette institution somme toute honorable :0p.)
Devinez qu'elle est la solution à se dévoiement de la justice décrédibilisée ? Une réforme judiciaire ? Que nenni : un règlement de compte personnel.
C'était la minute : la morale des films américains est parfois douteuse;
Devinez qu'elle est la solution à se dévoiement de la justice décrédibilisée ? Une réforme judiciaire ? Que nenni : un règlement de compte personnel.
C'était la minute : la morale des films américains est parfois douteuse;
il s'agit de s'en souvenir aux moments des faits
Pour cet éclairage très documenté sur les pratiques de la justice. Une chose est étonnante tout de même : c'est que nous apparaissons collectivement plus sage qu'individuellement. Un constat somme toute assez rare au vu des manifestations collectives qui nous entourent. A méditer.
que pleurnicher était une technique pour obtenir qq chose !!
Blague à part, quand on n'exprime pas ses émotions, on est marron
Blague à part, quand on n'exprime pas ses émotions, on est marron

mais comme c'est seulement en 3 actes, je mets seulement 5...


Lors d'une délibération, comment est-ce que notre opinion évolue ? En quoi sommes-nous sensibles à l'effet de groupe, ou à la présence d'individus qui représentent une certaine autorité ? C'est selon moi la question fondamentale.



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Marie05
publié le 5 avril 08