Le doigt rebondissait sur les lettres, doucement, comme pour ne pas les briser.
Il suivait leur contour avec gentillesse, un peu du bout de l'ongle, un peu en laissant traîner la peau au contact de l'encre, caressant sans répit une seule et unique victime, une phrase dont les caractères imprimés portaient en eux le souvenir d'innombrables passages ; dans l'arrondi usé d'un r ou la lente sensualité du s, dans la fatigue d'une jambe de m, dans le papier granuleux et rêche qui semblait lisse à ce seul endroit, autour de ces six mots :
" La femme est l'avenir de l'homme "
La main qui tenait le livre, quoique d'un air robuste, était fine et soignée. Le poignet était de même facture, peu épais et néanmoins d'un aspect solide. Par contre, la peau qui recouvrait le membre, d'une pâleur de jade, accentuait la maigreur de la femme.
Son corps tout entier paraissait flotter dans des vêtements trop amples.
Assise au creux d'un fauteuil, les jambes enroulées dans une longue jupe de laine et repliées sous les fesses, un seul doigt remuait d'elle, amical, sur le chemin des lettres tandis que son regard restait tristement posé sur la page imprimée.
Son corps soudain tout entier frissonna. Peut-être était-ce la faute au vent qui s'engouffrait par un carreau cassé de la fenêtre ? Mais il y avait peu de vent ce jour là, et le carreau avait été remplacé par un morceau de carton.
Pourtant on entendait sans aucun doute un souffle qui ne se gênait guère, sifflant, désagréable, venant d'un ailleurs inconnu.
Un murmure qui faisait trembler le corsage blanc de la femme, vide de chair.
Elle pinça les narines, stoppa sa lecture. Elle remonta ses cheveux sur son front avant de les repousser lentement vers la nuque. D'habitude, sa longue chevelure châtain restait sagement tirée vers l'arrière, en une classique queue de cheval.
Mais à présent peu lui importait. L'institutrice pouvait bien s'attifer comme elle le voulait, plus personne n'était là pour lui faire des remarques. Et le seul dont elle aurait écouté avec plaisir les remontrances ne reviendrait pas.
L'ennemi ne tarderait plus à investir le village. Les derniers enfants avaient fui précipitamment avec leurs mères, juchés sur des carrioles de bois surchargées, tirées par des chevaux faméliques quand il en restait, ou par des hommes de quatorze ans si la force leur en était donnée.
"La femme est l'avenir de l'homme".
La phrase voguait dans l'air, souple, éthérée, irréelle. Et les lèvres de l'ancienne institutrice récitaient les mots qu'elle caressait autant du doigt que de la langue. Sa bouche s'était légèrement entrouverte, ses yeux fermés. Elle disait cette phrase comme un baiser qu'elle aurait donné.
" La femme est l'avenir de l'homme, de l'homme, de l'homme. "
Une larme tentait de traverser ses cils étroitement enlacés. La petite
goutte d'eau emportait son coeur, le visage d'un aimé, un souvenir sans lendemain. Elle se força à ouvrir les yeux, regarda droit devant elle, les pupilles embuées, flouées de douleur.
Il y avait sa photo à lui sur la cheminée. En uniforme, un sourire grave sur son visage sérieux.
Un rictus un peu forcé, pour tenter de lui laisser le souvenir d'un bonheur à présent inutile.
Il avait rejoint la troupe car il ne pouvait faire autrement. Il ne pouvait laisser continuer le génocide sans lutter.
Lui aussi enseignait, lui aussi était contre la guerre, lui aussi voulait la réconciliation. Pourtant le village voisin avait été rasé, l'avenir de l'homme bafoué, violé.
Une rigole de honte s'était mise à couler hors des maisons, que la terre ne pouvait ou ne voulait boire trop vite, comme si c'était trop, trop d'un coup.
Comme s'il était impossible d'absorber une telle flaque d'horreur, d'avaler une telle ciguë, sans envoyer son coeur valser entre les morts, sans oublier soudain que l'on était vivant, il n'y a pas si longtemps.
Piotr n'avait pu résister à l'appel de la vengeance. Elle l'avait supplié : si elle était son avenir comme il le chantait à tout bout de champ, lui était son présent, sa vie, sa joie.
Ils partiraient loin, feraient des enfants, les emmèneraient voir les étoiles, protégeraient leurs coeurs purs. Jamais leurs mains ne se souilleraient de sanies, du liquide de vie des autres, jamais ils n'essuieraient le sang sur les cheveux de leurs petits.
Les dents de l'homme étaient par trop serrées. Les mâchoires ne purent laisser échapper un seul mot. Il tenta juste de lui montrer avec ses yeux. Déjà chargés de haine, ceux-ci couvrirent l'amour sans peine. Les hommes ne lisaient plus l'avenir dans le coeur brisé de leurs femmes, mais la mort imminente. Le sang appelait le sang.
Il partit.
Dans la maison, le timide sifflement persistait. Il semblait qu'un perfide serpent s'insinuait dans l'atmosphère tranquille du salon.
Sans presque bouger, la jeune femme tendit le bras vers une table basse sur laquelle fumait une tasse. Dans l'eau chaude surnageait un sachet de thé, tellement utilisé qu'il ne teintait plus qu'à peine. C'était le dernier aliment.
Plus rien à manger mais une bonbonne de gaz, survivante des tirs d'artillerie, quand à elle encore presque pleine et à présent totalement inutile. L'institutrice attrapa la tasse de sa main libre et la porta à ses minces lèvres roses. Elle but ainsi, sans quitter le livre des yeux. De grands puits noirs aux parois lisses.
La phrase si souvent répétée, ne devait plus avoir de secrets pour elle. Sa lecture n'avait plus aucune raison d'être. Pourtant elle persévérait, cherchant à en transpercer le sens, sans se presser, avec une froide lucidité.
Elle lui donnait du volume, se nourrissait du mouvement de ses doigts sur la rune, du temps qui passait à regarder s'écouler l'encre noire, comme sa vie à s'échapper.
Quand elle avait rencontré Piotr, un an auparavant, les combats semblaient s'être calmés. Ils n'étaient pas de même confession elle et lui.
Il venait de la ville, comme elle, mais d'une autre ville. La campagne leur parut souriante, leur idylle immédiate et flamboyante.
Nulle trajectoire ne ternissait la quiétude des cieux. L'eau était pure, la nourriture suffisante, l'amour en quantité.
"La femme est l'avenir de l'homme" .
C'était la phrase préférée de Piotr. La femme en qui il voyait le salut, la mère, la fille, la soeur, la nièce, l'amie, l'ennemie, l'aiguillon et le réconfort, le respect et l'admiration.
" Le corps de l'esprit fait vivant ", comme il se plaisait à souvent le répéter.
Y-avait-il songé au moment de décapiter ce corps d'avenir ? Ou bien avait-il tout oublié, déjà ?
Car lui-même avait fait hurler le corps de sa mère. Lui aussi avait pratiqué ces horreurs, vengé avec les mêmes armes. Lui aussi avait enfermé des femmes. Pas dans un camp, non.
Pour les femmes il existe un enfermement interne, des barreaux qui les isolent mieux que tout, en dedans, irrémédiablement.
Une prison construite avec leurs cuisses, dans laquelle le seul nom de l'homme donne envie de vomir, où sa seule vue effraie.
" La femme est l'avenir de l'homme."
Le canon tonnait au loin. Assez proche tout de même pour que l'institutrice lève un instant les yeux de son ouvrage. Le sifflement d'un obus se mêla un moment au souffle chuintant de la maison. Puis il s'en dissocia. On ne l'entendit plus pendant une ou deux secondes. Juste le temps qu'il explose.
Les murs vibrèrent. Un peu de plâtre tomba sur la tête de l'institutrice. Elle sembla se tasser sous le bruit. C'est tout. Elle ne bougea pas de sa place, ne cria pas.
La toiture résonnait sous la pluie de projectiles qui s'abattait sur les tuiles. Des débris issus de l'explosion voisine, tapant sur la maison comme sur les touches d'une machine à écrire, dictant un texte urgent destiné aux journaux du monde entier.
Depuis des semaines, ce bruit était devenu familier. Il signifiait que la bombe n'était pas tombée sur soi mais à côté.
Que l'on était encore vivant.
Certains devenaient fous à attendre ce mitraillement.
Des fois, s'ils ne l'entendaient pas, ils se croyaient morts, presque soulagés à l'idée de n'avoir pas plus souffert que cela.
Ceux-ci ne faisaient plus qu'attendre. Attendre, l'oreille aux aguets, la peur chevillée au ventre. Attendre le vol gris d'une douleur probable, l'insupportable sensation de n'être qu'une proie facile. Jusqu'au moment où ils avaient fui, emportant avec eux la peur comme un manteau de chiendent.
Elle, s'était habituée.
Elle s'était habituée à l'idée de se voir morte. Cela l'aidait à vivre. Au début elle courait se cacher dans la cave au moindre bruit suspect. Et puis il avait bien fallu aller tirer l'eau au puits, ramasser du bois, trouver de quoi manger.
Les balles ignorent les obligations des civils. La faux trancha dans la population de larges coupes. Mais les femmes continuaient de se battre avec les petites choses de la vie, qui prenaient alors une dimension gigantesque.
" La femme est l'avenir de l'homme. "
Piotr était mort. Elle avait appris son décès en même temps que ses exactions, d'une bouche exhalant un scorbut putride. D'une silhouette décharnée, témoin évadé par miracle des camps. Echappé de quoi, de quel feu de Satan, pour si vite détaler, sans même prendre le temps d'expliquer comment il était mort ?
Elle avait suivi des yeux la course du fuyard efflanqué, jusqu'à ce qu'il disparaisse hors de sa vue. Peu après, les ultimes défenseurs du village avaient fui également. Ils tentèrent en vain de l'emmener avec eux. Elle avait refusé de partir, était rentrée dans la maison pour ne plus en ressortir.
Assise au fond de son fauteuil, le froid avait fini d'envahir son ventre. Elle s'était glacée peu à peu sans vraiment s'en rendre compte. Sans vie sur laquelle veiller, l'espoir l'avait quitté.
Depuis plusieurs jours, elle ne faisait que boire un thé sans goût et fumait sans discontinuer des cigarettes américaines. Elle en attrapa une à moitié sortie du paquet. C'était la dernière. Elle la fit tourner entre ses doigts sans l'allumer.
Elle ne prenait plus garde au sifflement qui persistait. Dorénavant le son en était presque imperceptible à l'ouïe. Elle sembla même s'endormir, le regard perdu sur la poutre noircie coupant le plafond en deux, sur les murs blanchis à la chaux, sur la porte de la chambre d'enfant qui resterait à jamais inoccupée. Elle relut à haute voix, encore une fois, pour se réveiller.
" La femme est l'avenir de l'homme."
La porte s'ouvrit violemment sous l'effet d'un coup de botte. Sur le perron se tenaient trois hommes habillés en soldats.
Le visage peint au charbon de bois, les yeux luisants dans l'ombre, ils portaient le fusil à la main et le couteau à la ceinture. Depuis un moment les tirs d'artillerie avaient cessé. Bercée par le sifflement, l'institutrice ne s'en était pas aperçue. Elle n'avait pas non plus entendu arriver les soldats. Mais elle sembla soulagée à leur vue.
Elle avait posé entre ses lèvres la cigarette avec laquelle elle jouait plus tôt, et tenait proche de son visage le petit briquet que lui avait offert le seul homme qu'elle eut aimé. Elle avait du mal à garder les yeux ouverts et voyaient les assaillants au travers d'un voile gris.
Toute la fatigue du monde pesait sur ses épaules.
Les soldats ne se pressaient pas. Ils regardaient avec une sale lueur à l'oeil la main qui tenait le livre, salissaient de leurs pupilles rougies les courbes devinées sous la jupe, lacéraient de leur regard vicieux et bestial le corsage si peu fourni.
L'institutrice s'accrocha à sa lecture. Ses lèvres paraissaient vouloir manger la cigarette. Tout cela vivait hors du réel.
Les secondes gonflaient la baudruche du temps. L'avenir en ce présent jouait sa dernière chance.
L'un des soldats se mit à inspirer bruyamment, du nez, l'air ennuyé. Il dit quelque chose d'incompréhensible que les autres n'écoutèrent pas, mais qu'elle, comprit.
La bonbonne de gaz ne sifflait plus, vide comme son coeur.
Ils avancèrent lentement vers le fauteuil tout en déboutonnant la braguette de leur pantalon.
Elle tourna la molette du briquet. L'étincelle fit jaillir la flamme.
L'explosion les souffla tous.
Elle mourut sans sourire, sans souffrir, il était trop tard.
A toutes les femmes
Il suivait leur contour avec gentillesse, un peu du bout de l'ongle, un peu en laissant traîner la peau au contact de l'encre, caressant sans répit une seule et unique victime, une phrase dont les caractères imprimés portaient en eux le souvenir d'innombrables passages ; dans l'arrondi usé d'un r ou la lente sensualité du s, dans la fatigue d'une jambe de m, dans le papier granuleux et rêche qui semblait lisse à ce seul endroit, autour de ces six mots :
" La femme est l'avenir de l'homme "
La main qui tenait le livre, quoique d'un air robuste, était fine et soignée. Le poignet était de même facture, peu épais et néanmoins d'un aspect solide. Par contre, la peau qui recouvrait le membre, d'une pâleur de jade, accentuait la maigreur de la femme.
Son corps tout entier paraissait flotter dans des vêtements trop amples.
Assise au creux d'un fauteuil, les jambes enroulées dans une longue jupe de laine et repliées sous les fesses, un seul doigt remuait d'elle, amical, sur le chemin des lettres tandis que son regard restait tristement posé sur la page imprimée.
Son corps soudain tout entier frissonna. Peut-être était-ce la faute au vent qui s'engouffrait par un carreau cassé de la fenêtre ? Mais il y avait peu de vent ce jour là, et le carreau avait été remplacé par un morceau de carton.
Pourtant on entendait sans aucun doute un souffle qui ne se gênait guère, sifflant, désagréable, venant d'un ailleurs inconnu.
Un murmure qui faisait trembler le corsage blanc de la femme, vide de chair.
Elle pinça les narines, stoppa sa lecture. Elle remonta ses cheveux sur son front avant de les repousser lentement vers la nuque. D'habitude, sa longue chevelure châtain restait sagement tirée vers l'arrière, en une classique queue de cheval.
Mais à présent peu lui importait. L'institutrice pouvait bien s'attifer comme elle le voulait, plus personne n'était là pour lui faire des remarques. Et le seul dont elle aurait écouté avec plaisir les remontrances ne reviendrait pas.
L'ennemi ne tarderait plus à investir le village. Les derniers enfants avaient fui précipitamment avec leurs mères, juchés sur des carrioles de bois surchargées, tirées par des chevaux faméliques quand il en restait, ou par des hommes de quatorze ans si la force leur en était donnée.
"La femme est l'avenir de l'homme".
La phrase voguait dans l'air, souple, éthérée, irréelle. Et les lèvres de l'ancienne institutrice récitaient les mots qu'elle caressait autant du doigt que de la langue. Sa bouche s'était légèrement entrouverte, ses yeux fermés. Elle disait cette phrase comme un baiser qu'elle aurait donné.
" La femme est l'avenir de l'homme, de l'homme, de l'homme. "
Une larme tentait de traverser ses cils étroitement enlacés. La petite
goutte d'eau emportait son coeur, le visage d'un aimé, un souvenir sans lendemain. Elle se força à ouvrir les yeux, regarda droit devant elle, les pupilles embuées, flouées de douleur.
Il y avait sa photo à lui sur la cheminée. En uniforme, un sourire grave sur son visage sérieux.
Un rictus un peu forcé, pour tenter de lui laisser le souvenir d'un bonheur à présent inutile.
Il avait rejoint la troupe car il ne pouvait faire autrement. Il ne pouvait laisser continuer le génocide sans lutter.
Lui aussi enseignait, lui aussi était contre la guerre, lui aussi voulait la réconciliation. Pourtant le village voisin avait été rasé, l'avenir de l'homme bafoué, violé.
Une rigole de honte s'était mise à couler hors des maisons, que la terre ne pouvait ou ne voulait boire trop vite, comme si c'était trop, trop d'un coup.
Comme s'il était impossible d'absorber une telle flaque d'horreur, d'avaler une telle ciguë, sans envoyer son coeur valser entre les morts, sans oublier soudain que l'on était vivant, il n'y a pas si longtemps.
Piotr n'avait pu résister à l'appel de la vengeance. Elle l'avait supplié : si elle était son avenir comme il le chantait à tout bout de champ, lui était son présent, sa vie, sa joie.
Ils partiraient loin, feraient des enfants, les emmèneraient voir les étoiles, protégeraient leurs coeurs purs. Jamais leurs mains ne se souilleraient de sanies, du liquide de vie des autres, jamais ils n'essuieraient le sang sur les cheveux de leurs petits.
Les dents de l'homme étaient par trop serrées. Les mâchoires ne purent laisser échapper un seul mot. Il tenta juste de lui montrer avec ses yeux. Déjà chargés de haine, ceux-ci couvrirent l'amour sans peine. Les hommes ne lisaient plus l'avenir dans le coeur brisé de leurs femmes, mais la mort imminente. Le sang appelait le sang.
Il partit.
Dans la maison, le timide sifflement persistait. Il semblait qu'un perfide serpent s'insinuait dans l'atmosphère tranquille du salon.
Sans presque bouger, la jeune femme tendit le bras vers une table basse sur laquelle fumait une tasse. Dans l'eau chaude surnageait un sachet de thé, tellement utilisé qu'il ne teintait plus qu'à peine. C'était le dernier aliment.
Plus rien à manger mais une bonbonne de gaz, survivante des tirs d'artillerie, quand à elle encore presque pleine et à présent totalement inutile. L'institutrice attrapa la tasse de sa main libre et la porta à ses minces lèvres roses. Elle but ainsi, sans quitter le livre des yeux. De grands puits noirs aux parois lisses.
La phrase si souvent répétée, ne devait plus avoir de secrets pour elle. Sa lecture n'avait plus aucune raison d'être. Pourtant elle persévérait, cherchant à en transpercer le sens, sans se presser, avec une froide lucidité.
Elle lui donnait du volume, se nourrissait du mouvement de ses doigts sur la rune, du temps qui passait à regarder s'écouler l'encre noire, comme sa vie à s'échapper.
Quand elle avait rencontré Piotr, un an auparavant, les combats semblaient s'être calmés. Ils n'étaient pas de même confession elle et lui.
Il venait de la ville, comme elle, mais d'une autre ville. La campagne leur parut souriante, leur idylle immédiate et flamboyante.
Nulle trajectoire ne ternissait la quiétude des cieux. L'eau était pure, la nourriture suffisante, l'amour en quantité.
"La femme est l'avenir de l'homme" .
C'était la phrase préférée de Piotr. La femme en qui il voyait le salut, la mère, la fille, la soeur, la nièce, l'amie, l'ennemie, l'aiguillon et le réconfort, le respect et l'admiration.
" Le corps de l'esprit fait vivant ", comme il se plaisait à souvent le répéter.
Y-avait-il songé au moment de décapiter ce corps d'avenir ? Ou bien avait-il tout oublié, déjà ?
Car lui-même avait fait hurler le corps de sa mère. Lui aussi avait pratiqué ces horreurs, vengé avec les mêmes armes. Lui aussi avait enfermé des femmes. Pas dans un camp, non.
Pour les femmes il existe un enfermement interne, des barreaux qui les isolent mieux que tout, en dedans, irrémédiablement.
Une prison construite avec leurs cuisses, dans laquelle le seul nom de l'homme donne envie de vomir, où sa seule vue effraie.
" La femme est l'avenir de l'homme."
Le canon tonnait au loin. Assez proche tout de même pour que l'institutrice lève un instant les yeux de son ouvrage. Le sifflement d'un obus se mêla un moment au souffle chuintant de la maison. Puis il s'en dissocia. On ne l'entendit plus pendant une ou deux secondes. Juste le temps qu'il explose.
Les murs vibrèrent. Un peu de plâtre tomba sur la tête de l'institutrice. Elle sembla se tasser sous le bruit. C'est tout. Elle ne bougea pas de sa place, ne cria pas.
La toiture résonnait sous la pluie de projectiles qui s'abattait sur les tuiles. Des débris issus de l'explosion voisine, tapant sur la maison comme sur les touches d'une machine à écrire, dictant un texte urgent destiné aux journaux du monde entier.
Depuis des semaines, ce bruit était devenu familier. Il signifiait que la bombe n'était pas tombée sur soi mais à côté.
Que l'on était encore vivant.
Certains devenaient fous à attendre ce mitraillement.
Des fois, s'ils ne l'entendaient pas, ils se croyaient morts, presque soulagés à l'idée de n'avoir pas plus souffert que cela.
Ceux-ci ne faisaient plus qu'attendre. Attendre, l'oreille aux aguets, la peur chevillée au ventre. Attendre le vol gris d'une douleur probable, l'insupportable sensation de n'être qu'une proie facile. Jusqu'au moment où ils avaient fui, emportant avec eux la peur comme un manteau de chiendent.
Elle, s'était habituée.
Elle s'était habituée à l'idée de se voir morte. Cela l'aidait à vivre. Au début elle courait se cacher dans la cave au moindre bruit suspect. Et puis il avait bien fallu aller tirer l'eau au puits, ramasser du bois, trouver de quoi manger.
Les balles ignorent les obligations des civils. La faux trancha dans la population de larges coupes. Mais les femmes continuaient de se battre avec les petites choses de la vie, qui prenaient alors une dimension gigantesque.
" La femme est l'avenir de l'homme. "
Piotr était mort. Elle avait appris son décès en même temps que ses exactions, d'une bouche exhalant un scorbut putride. D'une silhouette décharnée, témoin évadé par miracle des camps. Echappé de quoi, de quel feu de Satan, pour si vite détaler, sans même prendre le temps d'expliquer comment il était mort ?
Elle avait suivi des yeux la course du fuyard efflanqué, jusqu'à ce qu'il disparaisse hors de sa vue. Peu après, les ultimes défenseurs du village avaient fui également. Ils tentèrent en vain de l'emmener avec eux. Elle avait refusé de partir, était rentrée dans la maison pour ne plus en ressortir.
Assise au fond de son fauteuil, le froid avait fini d'envahir son ventre. Elle s'était glacée peu à peu sans vraiment s'en rendre compte. Sans vie sur laquelle veiller, l'espoir l'avait quitté.
Depuis plusieurs jours, elle ne faisait que boire un thé sans goût et fumait sans discontinuer des cigarettes américaines. Elle en attrapa une à moitié sortie du paquet. C'était la dernière. Elle la fit tourner entre ses doigts sans l'allumer.
Elle ne prenait plus garde au sifflement qui persistait. Dorénavant le son en était presque imperceptible à l'ouïe. Elle sembla même s'endormir, le regard perdu sur la poutre noircie coupant le plafond en deux, sur les murs blanchis à la chaux, sur la porte de la chambre d'enfant qui resterait à jamais inoccupée. Elle relut à haute voix, encore une fois, pour se réveiller.
" La femme est l'avenir de l'homme."
La porte s'ouvrit violemment sous l'effet d'un coup de botte. Sur le perron se tenaient trois hommes habillés en soldats.
Le visage peint au charbon de bois, les yeux luisants dans l'ombre, ils portaient le fusil à la main et le couteau à la ceinture. Depuis un moment les tirs d'artillerie avaient cessé. Bercée par le sifflement, l'institutrice ne s'en était pas aperçue. Elle n'avait pas non plus entendu arriver les soldats. Mais elle sembla soulagée à leur vue.
Elle avait posé entre ses lèvres la cigarette avec laquelle elle jouait plus tôt, et tenait proche de son visage le petit briquet que lui avait offert le seul homme qu'elle eut aimé. Elle avait du mal à garder les yeux ouverts et voyaient les assaillants au travers d'un voile gris.
Toute la fatigue du monde pesait sur ses épaules.
Les soldats ne se pressaient pas. Ils regardaient avec une sale lueur à l'oeil la main qui tenait le livre, salissaient de leurs pupilles rougies les courbes devinées sous la jupe, lacéraient de leur regard vicieux et bestial le corsage si peu fourni.
L'institutrice s'accrocha à sa lecture. Ses lèvres paraissaient vouloir manger la cigarette. Tout cela vivait hors du réel.
Les secondes gonflaient la baudruche du temps. L'avenir en ce présent jouait sa dernière chance.
L'un des soldats se mit à inspirer bruyamment, du nez, l'air ennuyé. Il dit quelque chose d'incompréhensible que les autres n'écoutèrent pas, mais qu'elle, comprit.
La bonbonne de gaz ne sifflait plus, vide comme son coeur.
Ils avancèrent lentement vers le fauteuil tout en déboutonnant la braguette de leur pantalon.
Elle tourna la molette du briquet. L'étincelle fit jaillir la flamme.
L'explosion les souffla tous.
Elle mourut sans sourire, sans souffrir, il était trop tard.
A toutes les femmes
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Titre (cliquez pour lire)
Rédacteur
il faudra que j'écrive la m^me scène, du point de vue de l'institutrice.
We can do it!
We can do it!
Pour moi, cette femme ne se bat pas. Elle choisit la mort. Elle est désespérée. J'ai l'impression qu'elle se laisse aller.
D'ailleurs, est-ce un comportement naturel de femme ? Je pose la question. Ce n'est pas pour la juger. La femme que vous décrivez pour le besoin de la fiction est une femme désoeuvrée qui perd son amour dans un moment de crise. On peut très bien envisager qu'elle a perdu tous ses repères : famille, enfants, l'homme de sa vie.
Dans la vie réelle, on voit beaucoup plus de femmes se battre encore et encore lorsqu'elles ont tout perdu plutôt que le contraire. Je ne sais pas si le comportement romantique de votre héroïne face à la vie est plausible dans la réalité.
Une femme à mon sens démontre sa colère et certainement son courage en vivant. Elle sait de quoi elle parle en toute intimité. Une femme donne la vie. Elle est capable de prouesses pour la conserver même si tout l'abandonne.
Et pour répondre aux deux commentaires précédents, la nature intime de la femme n'est pas d'abandonner.
Pour finir, ce n'est pas une critique mais un point de vue modeste sur la question : d'ailleurs, c'est plutôt une question de littérature. J'espère que je pourrai lire d'autres textes de votre plume.
D'ailleurs, est-ce un comportement naturel de femme ? Je pose la question. Ce n'est pas pour la juger. La femme que vous décrivez pour le besoin de la fiction est une femme désoeuvrée qui perd son amour dans un moment de crise. On peut très bien envisager qu'elle a perdu tous ses repères : famille, enfants, l'homme de sa vie.
Dans la vie réelle, on voit beaucoup plus de femmes se battre encore et encore lorsqu'elles ont tout perdu plutôt que le contraire. Je ne sais pas si le comportement romantique de votre héroïne face à la vie est plausible dans la réalité.
Une femme à mon sens démontre sa colère et certainement son courage en vivant. Elle sait de quoi elle parle en toute intimité. Une femme donne la vie. Elle est capable de prouesses pour la conserver même si tout l'abandonne.
Et pour répondre aux deux commentaires précédents, la nature intime de la femme n'est pas d'abandonner.
Pour finir, ce n'est pas une critique mais un point de vue modeste sur la question : d'ailleurs, c'est plutôt une question de littérature. J'espère que je pourrai lire d'autres textes de votre plume.
d'accord avec Grenadine, je n'ai pas senti une femme faible, douce...Bien au contraire...Et de plus votre univers émotionnel vous appartient..et vous avez vos raisons de voir les hommes, les femmes selon votre carte du monde. Je trouve dommage que l'on vous conseille "continue à écrire si bien, mais change la nature de tes personnages". Contiuez à écrire comme vous le sentez ! c'est superbe
je trouve que cette femme a eu un courage extra-ordinaire !
Où voyez-vous de la douceur dans son geste ?
Quelle force dans son attitude, même si c'est le désespoir qui la guide.
Elle aurait pu être libanaise, rwandaise tibétaine etc ....
Ne change rien Tigato et continue à nous raconter ce qui te fait vibrer, tes textes n'en seront que forts. Et merci pour la dédicace.
Grenadine
Où voyez-vous de la douceur dans son geste ?
Quelle force dans son attitude, même si c'est le désespoir qui la guide.
Elle aurait pu être libanaise, rwandaise tibétaine etc ....
Ne change rien Tigato et continue à nous raconter ce qui te fait vibrer, tes textes n'en seront que forts. Et merci pour la dédicace.
Grenadine
Merci pour la précision sur l'histoire de ton texte.
Une femme n'est pas toujours douce. Elle ne retourne pas toujours le couteau dans la plaie et ne s'assigne pas forcément des sacrifices pour se sortir d'un mauvais pas. Ton texte est très bien écrit mais c'est l'image de la femme que tu décris qui me gêne. Je veux des femmes fortes, pas forcément guerrière mais qui ont la tête sur les épaules, qui aiment la vie et qui ne se laissent pas faire.
Une femme n'est pas toujours douce. Elle ne retourne pas toujours le couteau dans la plaie et ne s'assigne pas forcément des sacrifices pour se sortir d'un mauvais pas. Ton texte est très bien écrit mais c'est l'image de la femme que tu décris qui me gêne. Je veux des femmes fortes, pas forcément guerrière mais qui ont la tête sur les épaules, qui aiment la vie et qui ne se laissent pas faire.
12/09/07 à 23h56
sur les horreurs de la guerre nous renvoie l'image de l'horreur de la bête humaine et de sa barbarie bien qu'il soit très bien écrit.
... mais j'adore ce que tu écris et c'est vrai que c'est horrible mais vrai !
Tu sais bien raconter et tu as l'art de la chute aussi !
Bon, n'arrête pas en si bon chemin et écris nous encore des comm !
Tu sais bien raconter et tu as l'art de la chute aussi !
Bon, n'arrête pas en si bon chemin et écris nous encore des comm !
J'aime beaucoup ta sensibilité
pour vos commentaires. j'ai écrit ce texte il y a douze ans à l'époque des guerres dans les balkans. C'est ma colère, mes pleurs et ma honte que j'y ai mis. et comme tout sentiment ceux-ci sont imparfaits et ne reflèetnt que mon état à ce moment, aucune leçon, juste ma bile qui s'écoulait. Pour la dédicace finale;, oui peut-être n'aurais-je pas dû. Mais j'en ai eu envie. Bises à toutes et tous
... des femmes se battent, un peu partout. C'est vrai qu'elles sont souvent victimes, parce qu'enjeu... Je me suis toujours demandé pourquoi les soudards trouvaient un tel plaisir (bien au-delà de la simple éjaculation) à avilir les femmes "ennemies". Serait-ce parce qu'elle donnent la vie et sont donc, potentiellement, une fabrique de futurs ennemis ?
Je crois qu'hélas, ça ne va même pas si loin. Le soudard, quelle que soit sa couleur, est partout abêti par ses chefs, réduit à une masse musculaire en mouvement.
Je m'étonne tristement que les hommes ne réagissent nulle part à une telle instrumentalisation.
Je crois qu'hélas, ça ne va même pas si loin. Le soudard, quelle que soit sa couleur, est partout abêti par ses chefs, réduit à une masse musculaire en mouvement.
Je m'étonne tristement que les hommes ne réagissent nulle part à une telle instrumentalisation.
... la réaction de Camio l'est tout autant. Écoute sa demande, peut-être...
après avoir lu ce commentaire plein de sensibilité ....parcourir les autres du même auteur.
L'image que tu donnes de la femme dans ce texte et dans le précédent me gène.
Dans le premier, une jeune femme généreuse se fait assassiner. Dans celui-ci, elle est faible. Même si elle parvient à se défendre, c'est en se supprimant elle-même.
Je sais que les femmes sont souvent dressées et valorisées pour leur douceur. Mais, j'aimerai aussi qu'on puisse imaginer qu'elles soient rugueuse, extraordinairement rugueuse, avec des poings, des ongles, des coups de genous dans les c... avec une intelligence meurtrière pour préserver leur intégrité.
Je sais que ces moments sont odieux, je sais qu'il est douloureux de s'émanciper de ces dressages. Mais j'ai vraiment envie de dire que je n'aimerai pas moins les femmes qui se seront montrées cruelles dans de telles situations. Je crois même que je ne les aimerait que plus profondément.
Tu sais, c'est pas drôle de voir une femme démolie. Même si quand elle se reconstruise, elles peuvent devenir grandiose.
Alors voilà ma demande : Toi qui a une écriture si puissante, pourrais-tu raconter une histoire de femme de cette façon ?
Dans le premier, une jeune femme généreuse se fait assassiner. Dans celui-ci, elle est faible. Même si elle parvient à se défendre, c'est en se supprimant elle-même.
Je sais que les femmes sont souvent dressées et valorisées pour leur douceur. Mais, j'aimerai aussi qu'on puisse imaginer qu'elles soient rugueuse, extraordinairement rugueuse, avec des poings, des ongles, des coups de genous dans les c... avec une intelligence meurtrière pour préserver leur intégrité.
Je sais que ces moments sont odieux, je sais qu'il est douloureux de s'émanciper de ces dressages. Mais j'ai vraiment envie de dire que je n'aimerai pas moins les femmes qui se seront montrées cruelles dans de telles situations. Je crois même que je ne les aimerait que plus profondément.
Tu sais, c'est pas drôle de voir une femme démolie. Même si quand elle se reconstruise, elles peuvent devenir grandiose.
Alors voilà ma demande : Toi qui a une écriture si puissante, pourrais-tu raconter une histoire de femme de cette façon ?
texte plein de sensibilité. Merci et chapeau.
Grenadine
Grenadine
mais je suis malheureusement beaucoup plus primaire dans mes perceptions.
J'ai été captée par le recit. Il donne la chair de poule. Je ne suis pas née pour être aussi raisonnable.
J'ai été captée par le recit. Il donne la chair de poule. Je ne suis pas née pour être aussi raisonnable.
mais seule l'écriture est belle
le reste, ce n'est qu'horreur, l'horreur de la guerre, de la perte de l'espoir, de l'attente de la mort
et le viol, l'arme des laches, érigé en stratégie de guerre
le reste, ce n'est qu'horreur, l'horreur de la guerre, de la perte de l'espoir, de l'attente de la mort
et le viol, l'arme des laches, érigé en stratégie de guerre
Très beau texte.
La dernière phrase a quelque chose de déplacé. Je n'apprécie pas. Mais 5 quand même
La dernière phrase a quelque chose de déplacé. Je n'apprécie pas. Mais 5 quand même

Allez, j'attaque la suite...
Vu les réactions des roses, ça doit être bien !
Je garde ton comm au chaud pour ce soir !
je me répète? j'aime ce texte! 
J'adore la fin.
Et la phrase d'Aragon. :0)
Mais l'inverse aussi, (de la phrase, l'inverse.)
Parce que sans poule pas d'oeuf mais hè ! Et le coq...
(Bon, je vais aller dormir...)
Et la phrase d'Aragon. :0)
Mais l'inverse aussi, (de la phrase, l'inverse.)
Parce que sans poule pas d'oeuf mais hè ! Et le coq...
(Bon, je vais aller dormir...)



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tigato
publié le 12 sept. 07