A l’époque de Tyrannosaurus Rex, et même avant, il y eut un autre groupe, folk et décalé, qui eut un certain intérêt. C’était The Incredible String Band.
Il s’agissait d’un groupe avant tout bicéphale, avec deux fortes personnalités. Mike Heron ressemblait à une sorte de Puck écossais, ou à un diablotin, à un personnage que Shakespeare aurait pu créer pour le « Songe d’une nuit d’été ». Robin Williamson avait l’air d’un paladin, d’un Normand, d’un compagnon d’armes de Guillaume le Conquérant, d’un Viking rêveur, contemplatif. C’était un grand type aux cheveux longs, à la barbe fleurie, qui rêvait de Valhalla et d’Avalon. Il jouait de toutes sortes d’instruments connus, mandoline, guitare, flûte, violon, flûte de Pan, percussions africaines, et de toutes sortes d’instruments inconnus, médiévaux, asiatiques, exotiques. Il en rapportait de pleines cargaisons de ses voyages au Maroc. Ces gens avaient voyagé très tôt… Quant à Mike Heron, c’était également un brillant multi instrumentiste. Il jouait de la guitare, du sitar, de l’harmonica. C’est lui qui joue du sitar sur « Painting Box », sur « 5000 Spirits ». De quoi rendre jaloux Devandra Banhart ! Son jeu est drôlement plus efficace que celui de George Harrison sur « Love You To », sur « Revolver ». Il jouait aussi du clavecin, comme les Small Faces de « Green Circles », du dulcimer, comme le Brian Jones de « Lady Jane ». C’étaient des touche-à-tout, des curieux. Des hippies évolués, qui jouaient du folk prog.
Le folk rock anglais, quand il était réussi, ce n’était pas du folk hippie bêlant. Ces gens-là, ce n’étaient pas les Flower Pot Men, de pâles imitateurs des Beach Boys. Non, ils avaient leur authenticité. Ils n’étaient pas toujours inspirés, mais ils jouaient du folk prog. Ces musiciens étaient parfois inventifs. Ils voulaient sortir des sentiers battus, trouver autre chose.
Au début, The Incredible String Band ne fut qu’un duo, comme Tyrannosaurus Rex. On les appelait « Robin et Clive ». Il y avait Robin Williamson et Clive Palmer, un Ecossais qui s’était spécialisé dans la musique country. A l’automne 1965, ils furent rejoints par Mike Heron. Ils jouaient alors du blues et du folk. Ils firent néanmoins un premier LP avec des chansons de leur composition. En 1966, Clive les quitta et partit voyager en Inde. C’était déjà la destination à la mode. C’était là qu’allaient tous les moutons de Panurge. Mike et Robin prirent alors le nom de « The Incredible String Band », ce qui sent le cirque et la fête foraine. Ils signèrent chez « Elektra », firent la tournée des clubs de folk.
Leur deuxième album, “ 5000 Spirits Of The Layers Of The Onion”, titre à rallonge dans l’air du temps, comporte une incroyable pochette, aussi kitsch que psyché, un peu dans le goût oriental, et surtout baba, avec des fleurs paradisiaques, une sorte d’ange exotique et bicéphale, les quatre éléments, une planète verte, un croissant de lune rouge, des étoiles jaunes, des couleurs « flashantes », comme sur le « Disraeli Gears » des Cream. L’album, sorti en juillet 1967, fut classé dans les « charts » et, sans être vraiment « culte », devint une solide référence. Près de quarante ans plus tard, on en parle encore. Du moins, quelques aficionados s’en souviennent, car il passa à peu près inaperçu, à cause de l’immense succès du « Sgt. Pepper » de nos chers Beatles. C’est sur « 5000 Spirits » que l’on entend une perle rare, « Painting Box », l'un des prototypes du folk psyché. Je l'ai sur une excellente compilation, "The Psychedelic Years, volume 3", une merveilleuse anthologie, où l'on trouve les Yardbirds, les Cream, ceux-ci avec un son incroyable, encore meilleur que celui des rééditions "Deluxe ». Les gens d’ISB étaient revenus d’Afrique du Nord avec une malle pleine d’instruments, tous plus bizarres les uns que les autres, et dont Steve Peregrin Took ne possédait même pas la moitié !
Mais le vrai succès n’arriva qu’en 1968, avec « The Hangman’s Beautiful Daughter ». Le bourreau avait donc une fille charmante… Sur la pochette, ils posent avec toute leur tribu, leur smala. On dirait une sorte de communauté sortie du fin fond du Moyen Age. Cet album fut classé plus de dix semaines dans les « charts » britanniques », au printemps 1968, ce qui est très étonnant, car ce groupe n’avait à son actif aucun single à succès. Les paroles de leurs chansons, rustiques et écolos avant la lettre, contribuèrent à forger leur réussite. On avait l’air d’entrer dans une autre dimension, une sorte de monde parallèle moyenâgeux, un moyen âge onirique et « flower power ». Ils parlaient de paysages merveilleux, on respirait l’air de la campagne. Mais j’ai réécouté "The Hangman's Daughter”, et je n'y ai pas retrouvé le charme de jadis.
La pochette d’« U », double album, en 1970, associe le jaune et le vert. C'étaient les couleurs de la folie au XIIème siècle, les signes distinctifs, la couleur de la livrée des bouffons, et si ces personnages portaient des grelots c'était pour que les gens s'éloignent, pour éviter la contagion, comme si la folie était virale... Deux « jesters », en collant, font la chandelle et forment la lettre « U ». Ce graphisme est intéressant (signé Janet Shankman). Au verso, une photo « live » montre que le groupe ressemble de plus en plus à une compagnie théâtrale, genre le « Magic Circus » et ses animaux tristes, la brillante compagnie d’artistes qu’animait Jérôme Savary. Il y a deux personnages en costumes d’époque qui semblent tout droit sortis de la Commedia dell’Arte. Sur une vignette, on voit un « jester » qui découvre un trésor sortant d’une marmite, au pied d’un arc-en-ciel tourbillonnant. Ils ont réussi à traduire en images leur musique.
Malheureusement, ce double album ne tient pas ses promesses. Certains morceaux, trop complaisants, traînent en longueur et auraient dû rester à l’état de démos. Le producteur Joe Boyd n’a pas bien fait son travail. Il s’est montré trop complaisant. Il n’y a que le premier morceau de la deuxième face, qui me semble vraiment excellent, un instrumental débridé, composé de deux parties, « Partial Belated Ouverture », qui se termine sur une gigue effrénée. Sur scène, ils faisaient déjà des sortes de chorégraphies, des danses de la pluie, des sortes de happenings hippies…Ces gens-là se voulaient surréalistes et décrivaient leur disque comme « a surreal parable in song and dance »…
« Liquid acrobat », sorti l’année suivante, est un album très inégal, hétérogène, hétéroclite, oriental et écossais, avec deux pics seulement, deux très bons titres, et beaucoup de marécages. La pochette représente les quatre membres du groupe, des silhouettes sous un ciel menaçant. La photo en noir et blanc accentue l’aspect sombre du ciel, le mauvais temps. La pochette intérieure représente un arbre vénérable, un chêne au moins tricentenaire, comme sur « Under Open Skies », de Luther Grosvenor. Les hippies anglais vénéraient tous ces arbres celtiques. Une ferme en ruines, au second plan.
Le titre de l’album est surréaliste. On pourrait l’interpréter ainsi : l’acrobate devient liquide au moment où il envisage d’affronter l’espace… Une image à la Bolan …
« Talking To The End », le morceau d’ouverture est très oriental. Il sent le Maroc, mais se termine sur du sitar.
« Dear Old Battlefield » est un vrai chef-d’œuvre, le meilleur morceau de Robin Williamson. Le monde y apparaît comme un miroir brisé. « Lovers and friends meet again and again on the dear old battlefield ». Il y a un solo de guitare aussi élaboré que celui de Syd Barrett sur “Baby Lemonade”. Les vocaux rappellent « War Movie » du Jefferson Airplane. Cela fait trente-quatre ans que j’écoute ce morceau, sans m’en lasser. Ce groupe pouvait être magique, comme il pouvait soudain redevenir terriblement banal.
« Worlds They Rise And Fall » est typique du travail de Heron, de ce qu’il fait sur « Smiling Men » « Evolution Rag » se veut amusant, avec son kazoo et son « whistle », son sifflet, mais cela fait cirque campagnard, et cela semble facile.
« Red Hair », signé Heron, est une vraie perle, avec une montée dramatique, un lyrisme et une tension extrême. Comment a-t-on pu passer devant une telle chanson ? « Ses cheveux rouges tombaient comme le ciel ».
« Here Till Here Is There » est très folklorique, très « roots ». L’introduction y est chantée a cappella. Il y a ensuite quatre danses vives, des gigues. « Jigs » comporte quatre sous parties, « Eyes Like Leaves », « Des yeux comme des feuilles », signé Williamson, et trois gigues traditionnelles, « Sunday Is My Wedding Day », « Drops Of Whiskey », et « Grumbling Old Men ».
« Darling Bell » dure onze minutes, et est, malheureusement, très inégal, à l’image de ce groupe. Ce morceau est un vrai patchwork, plein de ruptures de rythmes, de thèmes différents, qui s’enchaînent plus ou moins bien, d’une façon aléatoire. La voix de Likky est énervante, trop haut perché. Le final, à l’orgue d’église (donc une sorte d’harmonium), est assez réussi. Une vraie mosaïque, plus ou moins celtique, inaboutie.
Robin était considéré comme le plus contemplatif du lot. Il écrivait des mélodies complexes. Mike était plus terre à terre. « Robin était une sorte de cerf-volant, Mike était une ancre » comme l’écrivait Nike Logan dans lez NME, en 1968.
Mike Heron a fait un album solo intéressant, « Smiling Men With Bad Reputations », qui contient deux perles inclassables, « Audrey », chanson intimiste, et « Brindaban », une première face tout à fait réussie, avec « Flowers Of The Forest », un folk rock délicat. « Brindaban » fait songer à du Donovan, mélodie, arrangements et paroles. Sur la pochette, on voit Mike, tout de noir vêtu. Il offre un ananas à des Orientaux et à un Africain, tous vêtus d’habits traditionnels et multicolores. John Cale, du Velvet Underground, tient l’harmonium et la basse sur quelques morceaux. Sur « Warm Heart Pastry », on a invité « Tommy and the Bijoux ». En fait, on reconnaît nos amis les « Who », le jeu de Pete Townshend, la grosse basse de John Entwistle, et la frappe de Keith Moon. Mais ils n’ont pas voulu être crédités, pour d’obscures raisons contractuelles. « Call Me Diamond », avec ses cuivres, fait très rythm’n’blues, mais le succès ne fut pas au rendez-vous… Cet album, cependant, a gardé beaucoup de charme.
Avez-vous vu la couverture du dernier Devandra Banhart ? Elle doit autant à « Sgt. Pepper » qu’au troisième Incredible String Band. C’est un signe des temps. C’est l’heure de redécouvrir ce groupe méconnu. Qu’attend donc « Deluxe Edition » pour rééditer « Liquid acrobat » ?
NB C'est quand même spécial, j'ai peur que ce soient des musiques de mon époque...
réactions : 0
lectures : 52
votes : 1


Je réagis à ce commentaire en
Je réagis à ce commentaire en 









walpurgis
publié le 3 sept. 06