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Tyrannosaurus rex et t.rex
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Tyrannosaurus Rex et T.Rex

Il y eut un chanteur magique autrefois. Il passa comme un météore dans les cieux élevés de la vieille Angleterre. Sa guitare ne pleurait jamais gentiment. Il ne s'intéressait qu'aux filles des marécages, aux feux follets. Tourmenté par le fantôme de l’électricité. Une sorte de visionnaire, perdu dans des mondes oniriques. Un émule de Cochran et de Blake. Il nous a laissé les textes les plus obscurs de toute la scène psyché. On cherche encore dans le Gaffiot... A ses côtés, le grand William semble limpide, Mallarmé clair comme de l'eau de roche. Mais demandez donc à Shakespeare et à Mallarmé de jouer du Boogie Woogie...





My People Were Fair…
En 1938, Freud notait : "Avec les névrosés, on est comme dans un paysage historique, par exemple dans le jurassique. Les grand sauriens continuent à s'ébattre et les prêles sont hautes comme des palmiers". Bref, Tyrannosaurus Rex ne l’aurait pas laissé indifférent... Paul Valéry disait de sa Jeune Parque : "Il semble que rien ne vaut de faire un long poème obscur pour éclaircir les idées". Quant à André Breton, il affirmait : "Depuis Rimbaud et Lautréamont nous savons que les chants les plus beaux sont souvent aussi les plus hagards". Les chansons de Marc Bolan lui auraient plu... Regal Zonophone était, en 1968, une petite compagnie dépendant d'EMI. Elle signa Procol Harum et Bolan. Il me suffit d’évoquer ce drôle de nom pour que tout un univers magique déploie encore ses fastes
Une drôle de personnalité
Marc Bolan, c’est le pseudo de Mark Feld (1947-1977). Il ne vécut que trente ans. Il eut son heure de gloire vers 1972, au point qu’on parla de Bolanmania ou de T. Rextasy, mais seulement dans la presse britannique. Qui était ce Marc Bolan, dont on réédite aujourd’hui les cinq premiers albums qu’il signa sous le nom d’un saurien mythique ? Quelle image la postérité retiendra-t-elle de lui ? Trente-six ans après, il est encore trop tôt pour le dire. Ni un grand poète, ni un imposteur, mais au moins une forte personnalité. Les choses ne sont pas claires pour tous ces gens-là, les Syd Barrett, les Jim Morrison. Des génies ? Des poètes mineurs ? Il ne faudrait pas les surestimer en sublimant sa propre adolescence, ses vieux souvenirs personnels, comme d’autres enjolivent leur service militaire. Il ne faudrait pas les sous-estimer non plus. Mais trente-six ans après, difficile pourtant d’être objectif. Combien de décennies faut-il pour avoir le recul nécessaire ? Qui était Marc Bolan ? Une créature de Tolkien, un sous-Blake, un sous-Lennon ? Il avait un côté Obéron, le seigneur-nain des romans médiévaux tardifs, le roi des forêts. Insatisfait plus qu'inquiet, souvent à cran, mais pourtant joyeux et heureux, parfois mélancolique. Ambitieux à l’extrême ? Bolan semblait aussi un personnage tout droit sorti d'A Midsummer Night Dream : Mi-Puck, mi-Obéron. King of the rambling elves. Un petit hippy prétentieux ? Un terrible arriviste qui voulait devenir une rock star adulée ? Un poète attachant et un sympathique avatar de Puck ? Moi, c’est cette image que je veux retenir.
Il est vite passé du pythique au piteux, du sincère au commercial. Le vrai poète, ce serait celui de Tyrannosaurus Rex ? Le faux, ce serait le Guerrier électrique et ses vers de mirliton ? Les choses ne sont pas si simples. En fait, les deux démarches sont intéressantes, car excessives.
Sa voix et ses surnoms
A ses débuts, on disait de Bolan qu'il chantait comme Sonny Bono, de Sonny and Cher, les créateurs d'I Got You, Babe, en1965. Bien vite, on l’a appelé dans la presse "John the Lamb", à cause de sa voix chevrotante, puis "the national elf", à cause de son imaginaire. Trente-six ans après, les journalistes anglais font encore des jeux de mots sur sa suffisance et son côté lutin : "self-esteem" devient "elf-esteem" dans Uncut… Sa voix avait un vibrato caractéristique, très accentué. On le trouvait soit énervant, soit génial. Il ne laissait personne indifférent. Le vibrato est une légère ondulation du son produite sur les instruments de musique (cordes ou vents) ou avec la voix. Ce vibrato, certains, mal intentionnés, le prenaient pour un bêlement. D’où ce sobriquet ridicule de « Jean l’agneau », qui n’a pas d’équivalent en français. Julien Clerc bêle lui aussi, mais sa voix est plus virile, sa personnalité bien moins forte. Puis on a méchamment appelé Bolan, en fin de carrière, "England's Porky Pixie", "le Lutin Porcin de l'Angleterre"... Pas tendres, les journaleux anglais… Sobriquet tardif pour quelqu’un qui portait déjà un nom d’emprunt, un mélange de "Bob" et de "Dylan ". Depuis Genette, on sait que les noms de guerre et les noms d’artistes sont des "refus oedipiens du patronyme"….
Pete Brown et Chaucer
La profonde originalité de Bolan en déconcerta plus d'un. Certains aigris, comme Pete Brown, (autre figure emblématique des milieux hip du Swinging London mais plus discrète et moins charismatique, - ou moins médiatisé - et parolier de Clapton), dénièrent toute velléité créatrice à Bolan. On pense à la pirouette de Cocteau : "Tous les enfants sont poètes, sauf Minou Drouet". On suggéra même qu'il n'était qu'un vil imposteur, alors qu'il était une sorte de Lautréamont anglais. Aussi décalé, en tout cas, que le poète français. Extrêmement "far out", aussi allumé qu'un Barrett.
Mais Pete Brown ne serait-il pas le moins talentueux des deux, le plus épigonal ? "Tales Of The Brave Ulysses", sur Disraeli Gears (1968), relève ou résulte d'un double démarquage : Homère et Chaucer (Canterbury 's Tales). Une relecture psyché out de Chaucer. Bizarre, cette actualité de Chaucer, ce si vieil auteur, en 1967. Canterbury’s Tales aurait-il tout du road movie médiéval et picaresque ?… Bolan sur Unicorn fera lui aussi un "Pilgrim’s Tale"…
Ailleurs
Sollers disait à propos des Chants de Maldoror : c’est un "texte destiné à jouer le rôle d'hiéroglyphe". La formule est applicable à Marc Bolan. La critique lui reproche toujours ses textes soi-disant prétentieux, alors qu’il s’agissait surtout de glissements phonétiques et sémantiques. Dans Stacey Grove, « catcher of skies », preneur de cieux, au lieu de “catcher of rats”. “Forecaster eyes”, "météorologiste annonçant la couleur des yeux" au lieu de “forecaster skies”, météorologiste annonçant la couleur des cieux”. Ou des paronymes : "cats and bats". La plupart des Anglais disaient ne rien comprendre à ses paroles. C’est qu’il y a une terrible volonté de dépaysement total dans cette poésie. L'Ailleurs s’y présente sous toutes ses formes : le Jadis, le Loin, le Bizarre, le Monstrueux, l'Insolite, l'Inattendu, le Surprenant, le Poétique - comme dans la poésie narrative médiévale et comme dans le surréalisme. Spontané, Bolan semble avoir écrit la plupart de ses textes à l'inspiration, faisant confiance aux vertus de l'écriture automatique, continuant l'œuvre des Desnos, des Breton. L'été 1968 reprend un peu 1924, quand fut publié le premier manifeste.
Le psychédélisme est souvent un surréalisme tardif, une réhabilitation totale de l’imaginaire et de ses prestiges. Poésie, féerie, naïveté, sorcellerie, magie blanche, hermétisme, surréalisme, allusions aux effets des substances illicites, érotisme, en sont les ingrédients de base. Des champs lexicaux aussi différents que ceux du Moyen Age, de la paléontologie, de l'archéologie apparaissent comme autant de terrains de prédilection de cette poésie. SF, Heroic Fantasy, Merveilleux, Non-sens, poèmes absurdes et médiévaux, contes de fée, tout petits livres d'or se mêlent harmonieusement. Medley poétique. Poésie éclectique. C'est la boutique du brocanteur. Bref, Délires 2 de Rimbaud apparaît comme une sorte de prototype : "A moi, l'histoire d'une de mes folies. (...) J'aimais les peintures idiotes, dessus-de-portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires; la littérature démodée, latin d'église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l'enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs." (Une Saison en Enfer). L' "acid-rock" est un vertige (pas forcément lysergique), comme le baroque fut un vertige atlantique et galiléen. Un courant marqué par une certaine outrance, mais c’est ce qui fait son charme…
Snobisme langagier
Mais le snobisme de Bolan le limite, comme Proust lui-même s'est limité "en se tenant à l'abri des vents du dehors" (Georges Bataille). On pourrait parler du « gros snobisme naïf » de Bolan. Son goût de l’archaïsme, sa préciosité peuvent faire sourire. C’est son talon d’Achille…
Bolan avant Tyrannosaurus Rex : John’s Children
Son tout premier 45 tours fut un échec : "Hippy Gumbo he's no good Chop him up for firewood" (Hippy Gumbo). Coupez-le en morceaux et mettez-le au feu... Visiblement, Bolan n’était pas prêt. Puis il y eut Desdemona, avec le groupe “Les enfants de John” (Lennon ?), qui fut censuré en 1967 : "Lift up your skirt anf fly", "Soulève ta jupe et envole-toi". On le voit, la censure de l'époque ne rigolait pas avec les vagues allusions sexuelles. La chanson fut interdite de BBC, comme l'Arnold Layne de Barrett la même année. Cette Dame est toujours bornée, comme les chevaux peureux. Dans Desdemona, l'énonciateur s'identifie peut-être au au Maure de Venise, Othello. En tout cas, la chanson fut interdite pour des paroles jugées licencieuses. Pourtant pas bien méchantes...
Petites annonces
C'est par une petite annonce que Maec recruta Steve Took, son premier percussionniste, en juillet 67. Au début, ils jouaient dans le métro, à l'angle d'Hyde Park, à Marble Arch Station. On les vit aussi au pied de la statue de Peter Pan. Sous les frondaisons des grands arbres, ils s’asseyaient en tailleur au bord de la Serpentine, la petite rivière qui traverse capricieusement le Park. C’était un des lieux de prédilection de Bolan. Il venait souvent y rêver, y écrire .
Took (Steve Peregrin)
Né Steve Porter, le 28 Juillet 1949, Took avait alors 18 ans. Il garda son prénom et prit le nom d’un personnage de Tolkien. "Peregrin" signifie “homme libre”. C’est le surnom d’un Hobbit, un compagnon de Frodo. Steve Took savait jouer des percussions et des tablas, à la manière des musiciens de Ravi Shankar. Il se mit aux bongos. Même sur les démos de l’époque précédant la prise en main de Tony Visconti, sa frappe est spéciale et son jeu original. Mais il avait un problème avec les drogues dures, et bientôt il ne fut plus que l’ombre de lui-même. "Tyrannosaurus Rex was Marc Feld and a spectral figure called S. Took". Il ne participa qu’aux trois premiers albums. Ils se séparèrent suite à une série de mésententes, de rapports conflictuels. Steve eût voulu écrire et composer mais Marc ne le lui permit pas. Dans « tyrannosaurus » il y a « tyran »... Took essaya d’entamer une carrière solo, mais ne connut aucun succès. Il décéda en 1980, âgé de 31 ans seulement, non pas des suites d'une overdose comme on le croit généralement (bien qu'il eût de gros problèmes de santé et d'addiction), mais en s'étranglant avec un noyau de cerise. Il semble que Bolan ne l'ait pas considéré comme un batteur extraordinaire. En revanche, Marc appréciait énormément ses qualités vocales, son sens des harmonies, la justesse de son chant. Ses performances en tant que percussionniste sont généralement sous-estimées. Pourtant il contribua énormément à ce son spécifique de Tyrannosaurus Rex, qui a quelque chose de "sauvage et de mercuriel", pour reprendre l'expression de Dylan. Took avait du talent. Son apport au son du Tyrannosaurus Rex reste essentiel.
Tony Visconti
Brillant producteur de Bolan. Il contribua lui aussi au son de Tyrannosaurus Rex. Visconti fut le George Martin de Bolan et Bowie, une sorte de Mentor. Bolan, vrai hâbleur, lors de sa rencontre avec Visconti, prétendit que Lennon lui avait déjà proposé un contrat, un pont d'or, pour enregistrer dans les studios d'Abbey Road. Comme on le voit, il y allait au culot.
Le nom du groupe
Il vient d’un cauchemar. Marc l’a souvent répété. Il aurait vu, à la fin d’un rêve, un tyrannosaure se dresser devant lui. Cette image onirique l’aurait réveillé en sursaut. Tyrannosaurus Rex, c'est le primat du songe sur la vie réelle. Comme dans le cas de Nerval. C'est la mise en avant de cette figure monstrueuse, apparue en rêve, le grand saurien du Jurassique, dont il avait sûrement vu les restes au Natural History Museum de Kensington, l’ossature reconstituée par quelque Cuvier. Bolan était fasciné par ce monarque thériomiorphe, issu d'une monarchie antédiluvienne. Un Monstre tout-puissant. Le plus terrible prédateur qui ait jamais existé…Carnivore et nécrophage. Indirectement, cette image nous renseigne sur sa volonté de puissance. Warlock of Love, son recueil de poèmes, se termine par le surgissement de ce "666" antédiluvien.
Tyrannosaurus Rex fut un groupe de folk hippy, mais aussi une image fantasmatique, un nouveau Godzilla, "the eater of cars", un nouveau King Kong. "Le sommeil de la raison engendre des monstres" disait Goya. Et Henri Michaux : "La fièvre conçut plus de monstres que les ovaires n'en firent jamais".
Une pochette fascinante
George Underwood est l'illustrateur talentueux de My People Were Fair... C’est, à la fois, une sorte de Magritte et de figuratif à la Doré. Un Gustave Doré psyché, amateur de dark fantasy, comme le Doré illustrateur de Don Quichotte. Devant une mare aux grenouilles le chevalier à la triste figure s'apprête à affronter des monstres des abysses. L’autre grande influence de ce peintre semble le Blake illustrateur de la Bible et du Dante. Il a également illustré la pochette de Futuristic Dragon, en 1974, et celle d’un album posthume, Acoustic Warrior…
Hubert Juin écrivait de Hugo : "Dans ses dessins, il laisse libre cours à son goût du fantastique rhénan et de la tératologie". On dira la même chose d'Underwood, en remplaçant "fantastique rhénan" par "fantastique celtique". En voyant cette étrange pochette, on se dit qu’on va revisiter la Divine Comédie. On voit des damnés qui transportent de lourdes charges, surveillés par un démon qui semble inflexible. Les champignons géants qu’on y découvre, rappellent un passage de Voyage au centre de la terre, de Jules Verne (1869). Le thème du Juif victime de l'antisémitisme est (peut-être) transposé ici, sur le mode SF-heroic-fantasy/dark fantasy. "Des étoiles sur le front" comme une marque non pas d'infamie (l’étoile jaune), mais de peuple élu. Pourtant des gardiens démons (assimilables à des nazis ?) surveillent des esclaves-Sisyphes dans des enfers verniens, où poussent des moisissures géantes, comme sur les gravures de l’édition Hetzel. Heroic fantasy à la Tolkien. Bolan n'avait sûrement pas lu le grand et triste Florentin du Moyen Age. Cependant George Underwood l'a vu comme un nouveau Dante. On retrouvera cette atmosphère dans les « lyrics ». Les images de féerie, mêlées aux symboles thériomorphes, participent à ce genre littéraire dérivé de la SF des fifties et des contes flippés de Lovecraft (The Quest of Kaddath). Les notes du verso sont farfelues au possible. Des dédicaces à des personnages imaginaires… Un texte du regretté John Peel, en lettres gothiques : "Tyrannosaurus Rex surgit des feuilles tristes et effrayantes d’un très ancien été. Durant l’hiver dur et gris, ils furent soutenus par ceux qui les aimaient. Ils fleurirent avec la venue du printemps. Les enfants se réjouirent et la terre chanta avec eux. Ce sera un long et extatique été". On attendait donc beaucoup de ce duo. Comme si l'album allait faire ressurgir le fameux Summer of Love, l’été d’avant …
Un titre à rallonge
Le titre exact, c’est My People Were Fair And Had Flowers In Their Hair But Now They’re Content To Wear Stars On Their Brow. Toute une strophe…Mes gens étaient beaux et ils avaient des fleurs dans leurs cheveux, mais à présent ils sont satisfaits de porter des étoiles sur leurs fronts… La mode, certes, était aux titres à rallonge. L’an d’avant on avait eu SGT ; Pepper’s Lonely Hearts Club Band, ou Their Satanic Majesties Request, ce qui n’était guère commercial. Mais personne n’avait encore osé mettre tout un poème comme titre d’un LP. D’ailleurs ce texte constituera un véritable « bonus track », autre nouveauté, glissée tout à la fin de la seconde face, et non signalée dans le tracklisting.
Possessif
"My People" constitue une expression typiquement hippie, avec l’emploi d’un possessif affectueux. " My People", mes gens, les gens que j’aime, les miens. Comme c’est souvent le cas, le possessif déborde le cadre de la possession. "My People" : monarchie ou mode hippie ? Ici, le possessif désigne plus que l'objet désigné/possédé. Mes (chers) compagnons, ou compatriotes. Soit celui qui parle est un autocrate, soit le déterminant est lié, stylistiquement, aux années "flower power". Tendresse nostalgique de l'énonciateur vis-à-vis de ses semblables, prisonniers dans une autre dimension de jadis, exploités par des diables si l'on en croit la pochette. "My" suggère ou contient "dear". Quant à "Content", c'est un archaïsme, qu’il a préféré à "happy", et qui renvoie au passé.
Hot Rod Mama
« Maman Bolide » ou Maman casse-cou : "Hot rod mama moving like a motor cycle devil in a race", "Maman casse-cou, bondissant comme une moto infernale dans une course". Gates of Eden est une chanson de Dylan, sur Bringing it All Back Home (printemps 1965) et face B de Like A Rolling Stone. Ce texte a vraisemblablement beaucoup inspiré Bolan. Des images telles que : "Upon four legged forest clouds the cowboy angel rides", "Les nuages de forêts quadrupèdes" (faune et flore mêlées), "The motorcycle black madonna", "Two-wheeled gypsy queen" and "the grey flannel dwarf" n'ont sûrement pas laissés indifférent le jeune Marc...
Autoportrait (très réussi) de l'énonciateur en satyre (flûtes de Pan), et en alchimiste drogué :
"She even took my panpipes and my elixir of life pill", "Elle a même pris toutes mes flûtes de Pan et mes pillules d' élixir-de-vie". Influence de Dylan ("I took his flute", in I Want You).
Mister Scenescof
Le titre constitue un jeu de mots intraduisible, qui reviendra sur le second LP, sur le titre Scenescof Dynasty, non pas la "Dynastie Scenescof ", comme on dirait la dynastie mérovingienne ou carolingienne, mais “Scenes Of Dynasty”, scènes de dynastie. Notons l’emploi du complément d’objet interne, interdit en français : « Smile your smile Mister Scenescof ». Pour traduire, on a recours à un verbe vicaire : "Fais ton sourire, Monsieur Scensecof". En français, on peut juste jouer gros jeu et vivre sa vie. Le complément d’objet interne est impossible dans les autres cas. Tandis que les Anglais dream a dream, run a run, etc…, sans problème…
Child Star
Enfant prodige. Bien que le mot « pianiste » ne figure pas dans le texte, Child Star met en scène un enfant musicien, un tout jeune concertiste, exploité par un imprésario véreux. Série de clichés, qui peuvent renvoyer au personnage de Mozart… Child Star est un génial interprète de Debussy, Mendelssohn, Haendel et du vieux Dvorak... Bolan ne cite que des compositeurs du XIXème siècle Quatre musiciens classiques sont cités ici. "Le génie, l'enfant et le poète ne sont bourgeoisement que des formes sublimées de l'irresponsabilité" proclamait Barthes, de cette façon incisive qui fit sa « patte », dans ses Mythologies (article sur Minou Drouet), et il ajoutait : "L'enfant-prodige est un objet admirable dans la mesure où il accomplit la fonction idéale de toute activité capitaliste : gagner du temps".
L’Art dévorateur
Bolan est fasciné par ce personnage, puis il le plaint. C’est une chanson tragique, un peu mélo, l’histoire d’un Destin, celui de l’enfant prodige, exploité par un impresario véreux. Mister Gomez a tout de l’impresario marron. "Il disait que tu irais loin…". L’enfant, bien sûr, mourra avant l’âge. C’est le thème décadentiste de l’Art anthropophage. On connaissait déjà le modèle qui meurt dans Le Portrait Ovale, de Poe. Dorian Gray et son image dans le roman d’Oscar Wilde. Ou le décès de Bergotte. Il meurt d’avoir voulu vérifier un détail sur une toile de VerMeer, le fameux petit pan de mur jaune… "Child star and when you died at just thirteen they wept and wrung their hair"…
Chevelure
Les gens s’arrachent les cheveux en signe de deuil, comme les nymphes chez Ovide ou dans les poèmes de Chénier. La tignasse de Gorgone de Marc Bolan est à rapprocher de"your Beethoven hair". "Douze ans, tes doigts d’elfe embrassent tes cheveux à la Beethoven". Bolan évoque également sa chevelure en tire-bouchons dans Telegram Sam : "My corkscrew hair". On appelait ce type de coiffure, au XVIIème, en France, "à la hurluberlu". Elle fut adoptée par les précieuses. Madame de Sévigné se coiffait ainsi. "Babylonian hair", dit-il encore (in Blessed Apple Girl)..
Dvorak
Son nom est bizarrement prononcé sur trois syllabes : D-vo-rak. "Dvorak of old" est un génitif qualificatif, encore un archaïsme pseudo poétique. Un gallicisme également : "protégé".
Strange Orchestras
"A big cat like t-tyrannosaurus going to Lilliput". La référence à Swift.
Château in Virginia Waters
Parataxe. La première règle de la "prosodie" psyché, de Bolan, c'est le démantèlement de la syntaxe, les ruptures de construction. Le texte ressemble à de l'anglais brisé : "broken english words cracked the air like a bell". Ou à du charabia, ou du moins à du galimatias poétique fort jouissif. La traduction ne pourra être qu'approximative :"She had a chateau in Virginia waters". La traduction imposerait la ponctuation et le rejet de l'apposition : "Elle avait un castel dans les eaux, Virginie". Mais cette transposition s'avère inexacte… Pourquoi "a château in Virginia Waters" et non pas "a castle in virginian waters"? Souci, affectation d'exotisme? Volonté affichée de tordre le cou au serpent de la syntaxe? Préciosité ? Non, même pas. Il s'agit, en fait, d’un lieu-dit au nord de Londres. C’est le nom d'une station de métro dans la banlieue-nord.
La grand-mère
La grand-mère poétesse, sur son portrait, apparaît aussi sage que Socrate. Comparaison hyperbolique. Son caractère est "théâtral". On comprendra "extravertie". Elle plonge ses ongles dans les canevas d'antan. C’est une vieille Pénélope. Souvenirs d’une aïeule sublimée ? Il fait de ce personnage à la fois un poète et un philosophe. Ce qui peut sembler paradoxal car à l’opposé de son tempérament grandiloquent et emphatique… On retrouvera ce goût du théâtre dans O Harley (the saltimbanques).
Cette sublimation met en valeur l’ironie concernant un autre personnage. Les moqueries à propos des préoccupations futiles de la femme aimée. Son plus cher désir, c’est d'écrire un livre sur les problèmes de sa mère d'origine vénitienne. Bolan est volontiers moqueur.
Linceul
"Her car a silver cloud cloaked the air in a shroud", "Sa voiture un nuage d'argent enseveli dans un suaire".
Dwarfish Trumpet Blues
"Nain-poisson". Mot-valise à la Carroll ou à la Jarry. Tel vers de cette chanson annonce Tommy, l'opéra-rock des Who : "He was deaf dumb and blind". Le nain dont parle le poète fait songer aussi aux trois souris aveugles de la comptine anglaise (Three Blind Mice).
Mustang Ford
"My Mustang Ford","Cadillac"… Bref, les même autos que celles sur lesquelles rêvèrent les pionniers du rock, Presley, Cochran...
Afghan Woman
Tout parle de l'Orient chez Bolan. Un Orient légendaire, des Mille et une Nuits. En particulier Afghan Woman. Mais aussi le “black persan beggar", ou "oriental beggar".
Jeu de mot et inspiration poétique. On passe d' "ill" à "hill" dans Afghan Woman. Omen of no ill", présage d'aucune maladie.
-"Electric witch" : jeu de mots sur "electric switch".
-"Frozen days, the old extended plays Of Elvis Presley and that funky old Hound Dog" (Love Drunk). "Les jours où il fait froid, je mets les vieux quarante-cinq tours D'Elvis Presley et son vieux chien de meute si trouillard" (funky signifie à la fois trouillard et "qui bouge bien").
Knight
Night et knight…"Night comes down like a giant umbrella". "La nuit tombe comme un gigantesque parapluie" (un parapluie que l'on referme). La Nuit, statue animée, ou personnification, dans Salamanda. "Evening's lies are dying all around him". Transposition : "Les mensonges du soir meurent autour de lui".
Graceful Fat Sheba
Chanson ironique concernant une femme grasse travaillant dans une boucherie en tant que charcutière. "Graceful" est un adjectif évangélique, souvent associé à la Vierge Marie. Comme ici il est question d'une employée de boucherie, cette épithète est plutôt irrévérencieuse. A cette contrefaçon fera écho, plus tard, le mauvais jeu de mots éculé : « Mad Donna » (sur Tank). Cette chanson antiphrastique tranche sur le reste de l'album, où l'on trouve plusieurs figures mythiques de femmes sublimées et toute une galerie de personnages féminins.
Weilder of Words (sous-titré : Robard de Font le Roy)
Ce nom propre fait songer au petit lord Fauntleroy, roman pour la jeunesse, de F.H. Burnett … "Moonlit laundromat", "La laverie du clair de lune" peut rappeler « la mélancolique lessive d’or du couchant » (Rimbaud, Enfance IV), ou « moonshine washing line »( Syd Barrett, Arnold Layne)…
Frowning Atahaullpa (sous-titré : My Inca Love)
"Le trône de celle que j'aimais". Il s'agit d'une princesse péruvienne. Une femme rêvée, nostalgiquement. "Atahualpa menaçant". Blake : "Frowning frowning night". "Nuit, ô nuit menaçante" (La petite fille perdue). L’archéologie onirique, l’exotisme archéologique, thème important dans cette poésie, est sûrement à mettre en corrélation avec le Mythe de l'Age d'Or : inca ("Frowning Atahaullpa"), étrusque ("old etruscan gold" in Wind Quartets), lost Byzantium (ibid.), aztèques (Aznageel). Tous les peuples qu'on connaît mal sont implicitement revêtus d'une charge poétique, d'une aura de mystère d'autrefois… "Spartan runner" (Wind Quartets), poussière grecque (The Scenescof Dynasty), "Babylonian hair"(Blessed Apple Girl), poétisation des civilisations antiques, que Bolan eût voulu connaître. Nostalgie hippie…L’onirisme érudit, dont parlait Foucault.
Le texte lu par John Peel
Disk-Jockey anglais (décédé en octobre 2004). Il soutint activement Bolan et contribua à le lancer. C'est lui qui lit l'histoire de la Taupe Kingsley, qui figure à la suite des mantras qui terminent la chanson précédente, très mélodique. "La taupe, s'agenouillant sur le sol moelleux, dit sa prière du matin au dieu-soleil, sans s'inquiéter de savoir s'il salissait ou non son pantalon jaune parce que son esprit de taupe savait que prier est primordial". A rapprocher du texte de Rimbaud : "Aussitôt après que l'idée du Déluge se fut rassise, Un lièvre s'arrêta dans les sainfoins et les clochettes mouvantes et dit sa prière à l'arc-en-ciel à travers la toile de l'araignée".
Un bonus track dès 1968
Il y a un “bonus track” tout à la fin de Frowning Atahaullpa. Une petite chanson cache un quatrain qui reprend le titre de l’album : "I come from a time where the burning of trees was a crime". Faire brûler des bûches était considéré comme un délit des plus graves... Passible de la peine capitale ? Préoccupations et législation écolo d'un peuple de Jadis… Tout évoque l'Age d'Or dans ce premier album. C'est d'ailleurs un mythe romain plus que celtique, plus « réac » que révolutionnaire.
Mais My People, ce sont encore des juvenilia. Quelques mois plus tard, Prophets, Seers And Sages, révèlera plus de maturité, et plus d’inspiration.


Prophets, Seers And Sages…

Bolan, disciple de William Blake
"Prophets, Seers and Sages, The Angels of the Ages". Gradation, énumération en crescendo : les "seers" (les mages), à mi-chemin entre les prophètes et les sages. Ce titre d'album reprend la tradition hugolienne du poète-devin. Tradition ambitieuse, d'un romantisme échevelé. Mais le psychédélisme n'est qu'un avatar ultime du romantisme. Les Archanges des ans et des âges… Hugo a repris cette conception du poète-mage dans Les Contemplations (1856). Bolan a donc eu recours à ce qui était devenu un lieu commun. Il n'a pas innové. Il s’est inscrit dans une longue tradition. L'hommage vibrant de Victor Hugo à Gautier, Bolan a dû le connaître. Il l'a sûrement découvert dans l'Anthologie bilingue de la poésie française, publiée chez Penguin (The Penguin book of French verse). On y trouve la même sorte d’énumération : "Ami, poète, esprit tu fuis notre nuit noire", "Friend, poet, spirit (...) placing the archangel's arrow in the god's bow". Ce qui fait nettement songer au titre-distique. On y retrouve la gradation, le même type de personnages. Un titre qui sonne comme La Légende des Siècles. Quelle ambition démesurée ! Un titre-pétard, comme Les Fleurs du Mal. Quel Ego… Un titre pythique, à la Blake. Mais ces mots viennent surtout de Gibran, dont le recueil de poèmes islamiques est intitulé "The Prophet". Gibran, écrivain libanais (1883-1931). Son ouvrage figure au verso de la pochette d'Unicorn. Ce livre, nettement surévalué, contient toute une série d’aphorismes plutôt creux. Il eut beaucoup de succès en Angleterre dans ces années-là…
Ce distique se veut donc de nature pythique et prophétique. Mais Bolan a-t-il atteint ces profondeurs divinatoires ? L’album comporte 14 textes, 13 chansons. Aucun récitatif, aucun instrumental. Mais un titre psalmodié (le dernier).
La rime est plate et archaïsante : "Prophets, seers and sages The Angels of the Ages".
Risquons la traduction suivante, approximative : "Prophètes, devins et sages, Les Anges du Temps et de ses Rivages".
Au verso de la pochette, une statuette, ou plutôt un groupe antique. Un homme et une femme, un couple, et surtout un aphorisme de Blake : "In the head of a man is a woman, In the head of woman is a man, But what wonders roam in the head of a child", "Mais quelles merveilles rôdent dans la tête d’un enfant". Bolan considérait Syd Barrett comme un génie. Il affirmait dans ses interviews : ce que le Pink Floyd fait électriquement, nous tentons de le faire acoustiquement. Barrett était son contemporain. Mais son grand ancêtre visionnaire, c’était William Blake. C’est sa référence majeure. Ses influences sont multiples. Parfois on a un vrai démarquage. Il y a eu filiation et identification au grand ancêtre voyant (1757-1827). C’était un contemporain de Chénier, de Napoléon et de Chateaubriand. Le Hugo anglais. Le distique que nous avons cité semble une rêverie heureuse, euphorique sur le premier quintil des Chants de l'Expérience, voire un subtil démarcage : "Hear the voice of the Bard ! Who Present, Past and Future sees, Whose ears have heard The Holy Word That walk'd almong the ancient trees". "Ecoutez la voix du Barde Qui voit le Présent, le Passé et l'Avenir, Et dont les oreilles ont entendu Le Verbe Sacré Qui s'avançait parmi les troncs antiques." (traduction Cazamian). On peut songer au « Souffle du Dieu vivant L’Esprit-Créateur au début du monde » (cantique catholique). Pullulement invisible d'anges et de démons romantiques…
Narcissisme
Peu ou prou, Bolan s'identifiait à Blake. Mêmes gros yeux de visionnaires, même bouche pincée. Même laideur batracienne. Gageons que s'il avait vécu il aurait été bouffi comme Blake. Même Les Chants de Maldoror, c’est un titre à la Blake.
Archaïsmes et complexité
Bolan avait le goût du mot rare. Il dit "content" et non pas "happy".
"We are the children of Rarn We've trodden the vales of the Sun"
= Nous sommes les enfants de Rarn, Nous avons parcouru les vallées du Soleil"
"vale" est littéraire et archaïsant. On comparera avec l'expression biblique "vale of tears", cette terre est une "vallée de larmes".
Quand Bolan parle de bateaux, il dit “galleon”, il emploie “barge” :
"Your sunken face is like a galleon" (Deboraarobed)
"On a barge in little Venice " (Chateau in Virginia Waters)
Mais "ship" et "boat" sont-ils utilisés ? Ces mots ne sont peut-être pas assez recherchés, pas assez "bien"... Snobisme certain. Mais les meilleurs esprits ne sont pas exempts de certains travers. Cependant "gallion" est un mot-clef dans cette poésie. Sa fréquence, ou ses occurrences, sont obsédantes. Une série B, de 68, parle de galions espagnols, échoués dans la mer des Sargasses et d'une île perdue où règnent des monstres.
Valéry : "N'écris pas comme Gourmont "physiologie" au lieu de "corps", ou "ostéologie" pour "squelette", sans quoi tu finiras par bouffer de la botanique." (Correspondance, 1920). « La vieillerie poétique faisait partie de mon alchimie du verbe », disait Rimbaud. Mais Flaubert affirmait : « Il faut se dégager de l'archaïsme » (Correspondance). Complexité de Marc Bolan, qui utilise à la fois archaïsmes et néologismes. Il emploie "zapped" (Salamanda) et "teleported" (The Scenescof Dynasty). Finalement, les mêmes paradoxes que chez Rimbaud, partagé entre son goût de la prosodie ancienne et le fameux précepte "Il faut être absolument moderne".
En fait, ce qui nous semble le plus proche de certains albums de Tyrannosaurus Rex (en particulier le 2 et le 4), c'est l'atmosphère fantastique et nocturne des Légendes rustiques de George Sand.
Deboraarobed
Reprise psyché de Debora. Titre-miroir ou palindrome, à base de bandes magnétiques passées à l’envers, « à rebours ». Psychédélisme et décadentisme. Deboraarobed parle d'une jeune fille et de son reflet. La notion de reflet est transcrite musicalement par ce travail sur les bandes magnétiques. Cela crée des sons proches de ceux du synthétiseur avec quelques années d'avance. La pop progressive n'en était qu'au mélotron et à l'orgue Farfisa.
Sa prédilection pour les Prénoms féminins orientaux ou italiens : Debora, Sheba, Desdemona. Univers féminin méditerranéen ou de l'océan indien. La jeune fille invoquée ("O Debora") est bestialisée mais cette sublimation apparaît comme sublimatrice : "you look like a zebra". En fait, toute animalisation est réductrice et, qu'on le veuille ou non, péjorative, car subhumaine.
"O Debora you're always dressed like a conjurer", "O Debora tu es toujours habillée comme une illusionniste". "Conjurer" signifie soit sorcier, soit prestidigitateur. Debora a un look gothique avant l’heure. Titre-miroir. Bolan était un Narcisse. Nul doute qu’il cherchait son propre reflet dans les yeux de la femme aimée… On connaît cette terrible phrase d’Ovide : Narcisse aux enfers continue à chercher son reflet dans les eaux du Styx, le marécage infernal.
En français, on n’a ni le rythme, ni les bonnes rimes. "O Debora, tu as l’air d’un zèbre", c’est nul. Tandis que « O Deborah, You look like a zebra », avec une diérèse sur z-b-ra, prononcé sur trois syllabes, cela passe bien plus facilement. C’est harmonieux. Le rythme 4+8 est gracieux.
Stacey Grove
Il s'agit d'un folk optimiste, basé sur des accords majeurs et quelques langueurs en mineur. Une chanson tonique, revigorante et gentiment ironique. Des paroles moqueuses à propos d'un bois qui est à la fois un personnage sexy, un prophète et un chat...
La dernière strophe évoquant des sangliers qui dorment massivement au pied de ce personnage, semble une réminiscence d'une strophe de Blake (La petite fille perdue, Chants de l'Innocence) : "Sleeping Lyca lay While the beasts of prey, Come from caverns deep,
View'd the maid asleep". "Endormie, Kyca reposait, Et les bêtes de proie Sorties des cavernes profondes La regardaient dormir" (Aubier, p.104). Les glissements phonétiques et sémantiques y abondent. "Catcher of skies", preneur de cieux (au lieu de "catcher of rats"). En français, on a le « maître du chat » qui devient le « maître du château » chez Perrault.
Des détails réalistes surprennent, mais c’est toujours l’esthétique de la surprise, chère à Oscar Wilde : "He sits on a log picking ticks off the back of his dog", "Il s'assoit sur une bûche et ôte les tiques du dos de son chien".
"He drinks acorn juice" (= jus de ronces, de mures ?). Si on a de l’imagination, si on aime bien faire des rapprochements, confronter les univers des poètes, leurs mondes imaginaires, on peut songer à ces boissons polaires dont parle Rimbaud dans Villes (Illuminations)
Ciel
"Stacey Grove he's a roving catcher of skies Forecaster of eyes, so no lies”
"Stacey Grove attrape les cieux bohémiens" (comme on dirait un "preneur de rats"), "Météorologiste des yeux, aussi pas d'erreurs". D’après la couleur des yeux, il peut annoncer le temps qu’il va faire. C’est vrai que certains yeux bleus deviennent gris quand le ciel se couvre. "Mister Motion, he made a lotion That made him owner of the sky and commander of the ocean" (Mister Motion). Motion, lotion, encore ces glissements, ces jeux de mots. « Il fit une lotion qui le rendit maître du ciel, chef des océans ».
Paganisme
Paganisme de Bolan : "Temple to Zeus", ou les satyres (dans Friends).
Sangliers
"He roars at the boars who massively sleep at his feet". Les sonorités suggèrent des grognements. "He roars at the boars". On dirait des onomatopées.
Winds Quartets
Les quatuors du vent ? Le vent grand largue ? (terme de marine). Lyrisme des voiles déployées où s'engouffre le vent. L'un de ses textes les plus réussis, les plus chargés poétiquement Il y évoque le "surfer d’argent", sûrement l’une de ses BD préférées. On imagine bien Bolan enfant, cherchant avidement chez les marchands de journaux les BD petit format de Batman, Superman, Silver Surfer…
Collier
Le collier, objet sacré : "A beard of stars" ou "her necklace crusted crammed with old etruscan gold". Fétichisme amoureux à la Baudelaire. Fixation dandy et décadentiste sur la parure plus que sur le corps de l'être aimé. "La très-chère était nue et, connaissant mon cœur, Elle n'avait gardé que ses bijoux sonores".
Automne
"A lonely elf crunched the autumn leaves" (Reading by John Peel, in Unicorn), "un lutin solitaire croquait les feuilles d'automne". "My goblet drenched with Autumn" (Wind Quartets), "Ma coupe remplie par l'Automne". Les pluies automnales ont été si abondantes qu’elles ont rempli mon verre. Ou allusion aux vendanges, qui se font au début de l’automne. "Goblet" a pour sens "coupe" (littéraire) et "verre à pied". Apollinaire : "Mon verre s'est brisé comme un éclat de rire", Nuit rhénane, Alcools, 1913. Il y a à boire et à manger dans l'automne de Bolan.
"Tears for my dead cat Ena". On pleure l'animal mort.
"Her bird head torn with summer ", "Sa tête d'oiseau, déchirée par l'été".
"Lost Byzantium". Baudelaire, bien avant lui, a chanté l'irrémédiable, le "nevermore", d’où le ton las et nostalgique, avec ce bruit de cloche fêlée qu’entretient Steve Took : "Mais les bijoux perdus de l'antique Palmyre"(Bénédiction, Les Fleurs du Mal). Césure classique et lenteur de l’alexandrin. Dans les deux cas les voyelles participent au rayonnement. Ici les bijoux perdus, c’est le vieil or étrusque : "Etruscan gold". Plus tard, ce sera la Dame tout entière : "Lady in gold" (Hot Love).
Lordlett et adunaton
"Lordlett who once held the earth in chains". Ce vers magique, de neuf syllabes, constitue un bel exemple de ce que Roland Barthes appelle un "adunaton". C'est-à-dire une chose impossible, une figure du monde à l'envers. Bolan reprend la tradition baroque et ironique d'un Théophile de Viau (Vertiges, 1620) et d'un La Fontaine. Il y a un tel décalage entre ce petit seigneur et ses exploits hyperboliques (retenir la terre enchaînée) qu'on songe par exemple à ces vers du Renard et la Cigogne : "Il lui fallut à jeun retourner au logis Honteux comme un renard qu'une poule aurait pris Serrant la queue et portant bas l’oreille" (1668). L’adunaton y est flagrant : la proie se fait prédateur.
"Lordlett who once held the earth in chains". La phrase énigmatique qui clôt Wind Quartets, l’une des plus belles et des plus hermétiques. "Roitelet" ou "petit seigneur" qui autrefois retint la terre enchaînée. On dirait un personnage de Blake ou de Shelley. Un nouveau Prométhée ou un anti-Prométhée. D'autre part, cette image magnifique donne de la terre une image dérisoire. Grain de poussière perdu dans l'univers, puisque inféodé à un tout petit seigneur. Image à la fois baroque et ironique. Les pouvoirs mystérieux de ce petit seigneur rappellent les pouvoirs mystérieux du sorcier ou la lotion de Mister Motion : "Knew why people laughed and cried Why they lived and why they died" (The Wizard).
Conesuala
"Orchard eyed one take my love", “Que le borgne du verger prenne mon amour »... Injonction : "Borgne du verger, prends mon amour". Une bonne chanson, mais la mélodie rappelle Salamanda et Stacey Grove.
Trelawny Lawn
La prairie Trelawny existe-t-elle ? Est-ce un lieu-dit comme le Penny Lane, des Beatles, ou Virginia Waters ? Il y a un chevalier Trelawny dans L’île Au Trésor de R.L. Stevenson. C’est l’armateur du vaisseau qui part à la recherche du trésor des pirates. Est-ce référentiel ? Patronyme ou toponyme, ce nom semble répandu en Angleterre.
Les armoiries anglaises y sont suggérées : "the lion, the unicorn".
La licorne y est ambiguë : "The unicorn is a beast of borrowed wisdom". Mais quel sens exact peut-on donner à "borrowed wisdom" ? Une sagesse empruntée, mais à qui ? Plagiée, mais sur quoi ? Une sagesse conformiste ?
Aznageel the Mage
Nom d'un "Mage". Cela renvoie donc au titre de l’album. Ce patronyme semble emprunter à la démonologie. Azrael, c’est l'ange de la mort dans la tradition musulmane. Il joue le rôle d'intercesseur pour les âmes qui doivent comparaître devant Allah. Chez Bolan, c'est un nécromancien. Un condor, l’oiseau inca mythique, survole des ruines aztèques, part à sa recherche... Paysage péruvien. L’image funèbre se dédouble : un oiseau nécrophage survolant des ruines précolombiennes. La présence du condor annonce la mort, c’est une sorte de vautour sublimé. Mélange des civilisations .Ce sorcier hébraïque de l’occident médiéval et ces allusions à l’ancien Pérou relèvent d’une sorte de syncrétisme ou de l’heroic fantasy. "Tu ne connaîtras jamais bien les Mayas" disait Apollinaire (Calligrammes).
The Friends
Transposition d'un désir, euphémisation : "O Satyr come / and suck my thumb/ 'cos you're a little fawn / and you need me". Cette volonté d'être protecteur, cette image de tendresse, d'affection voile un désir érotique, plus ou moins conscient. Le pouce est peut-être ici un substitut inavoué du sexe. Mais peut-être l'énonciateur s'adresse-t-il tout simplement à un petit frère ou à un enfant rêvé ? On comparera avec Antique, de Rimbaud (Illuminations).
Barnum
Bolan croyait-il vraiment qu'il y avait eu dans le temps des satyres, des lutins, des feux follets ? Du moins il se plaisait à le croire…Il racontait facétieusement aux journalistes de Rolling Stone que les rescapés de ces petits peuples celtiques se produisaient chez Barnum dans les dernières années du XIXème siècle, dans des cirques itinérants. Nains gardiens de trésors et dragons-grosses couleuvres : tous employés chez Barnum au milieu des « freaks ». On songe au Malpertuis de Jean Ray, où les anciens dieux grecs sont enchaînés à fond de cale et se retrouvent prisonniers dans un manoir...
Il faudrait citer ici les rêvasseries d'un Roderick Usher sur les égypans, les satyres africains, et celles d'Apollinaire, sur ces mêmes égypans et sur les feux follets. Le texte de Poe, l'évocation de la bibliothèque de ce personnage, l'énumération des titres étranges. Chez Bolan, les allusions au paganisme et aux satyres font songer aux rêveries du bibliophile replié sur lui-même. Le narrateur (de l’histoire de Poe) le visite dans sa retraite silencieuse et mystérieuse.
Salamanda Palaganda
La scène se passe au zoo de Vincennes ("the parisian zoo"). Enormément d’animaux dans cette chanson.
Singe
"Small girl with the smiling gibbon", “ Petite fille au gibbon souriant”
Le cobra et l’ours
"A cobra seer with the punctured Slaughtered a Malayan sun bear"
"Un cobra prophète à l'oreille percée Massacrait un ours solaire de Malaisie" (un ours à collier ?). Le serpent l’emporte sur le plantigrade. Dans Vertiges de Théophile de Viau : Au sommet d’une vieille tour « un serpent s’accouple d’une ourse »).
Aigle
Trois occurrences :
-"The night sky eagle". Transposition : "l'aigle du ciel nocturne". A moins que ce ne soit une métaphore de la nuit ? Chez Hugo : la Nuit, comme un noir filet, prend Paris dans ses mailles, lors du coup d’Etat du 2 Décembre (Les Châtiments, 1855).
- Les aigles dorés attendent le Sorcier sur le seuil de sa demeure : "golden eagles at his door" (The Wizard).
- "With your cloak full of eagles You're dirty sweet And you're my girl" (Get It On).
"Avec ton manteau plein d'aigles Tu es salement douce Et tu es à moi".
Scarlatti
D’autre part, le claveciniste virtuose, au jeu ultra-rapide, est cité à deux reprises.
O Harley (The Saltimbanques)
Arlequin
"Personnage fameux de la comédie italienne, introduit depuis le début du XVIIème siècle sur presque tous les théâtres européens. Vêtu d'un habit polychrome, le visage dissimulé sous un masque noir, il fut d'abord un bouffon cynique et grossier." (Robert 2). Par la suite, le personnage se modifia, finissant par incarner "un type de valet à la fois sensible et naïf" (ibid.). Bolan évoque ce personnage par deux fois sur Prophets, Seers And Sages... :
"Harlequin stands magnificent", "Harlequin stands theatrical". Il en fait un personnage de théâtre dont la posture est tragique. L’adjectif "Harlequinesque", long en bouche, figure dans The Travelling Tragition. Un adjectif à la manière des symbolistes et des décadentistes. Le fameux « abracadabrantesque » de Rimbaud… Il s’agit d’une chanson dont l’atmosphère est assez proche de celles de l’Incredible String Band, groupe folk écossais, déjanté, assez proche d'une troupe de théâtre.
Eastern Spell
Malédiction venue de l’est. Avec un tel titre, on songe, inévitablement, à I Put A Spell On You (Screamin' Jay Hawkins).
"Mystic magic oceans of blue". En fait, c'est surtout le génitif qualificatif (oceans of blue) qui est mystique et stylistiquement magique. Bolan est ici assez proche de Donovan, le trouvère écossais. En plus accéléré. Donovan aurait interprété bien plus lentement "Eastern Spell calling to you", "Malédiction orientale t'appelant". L’influence de Donovan sur Bolan est certaine. Tous deux attachent une grande importance aux oiseaux de mer :"How high the gulls fly over Islay" (Donovan). "Secret sounds of giant sea birds Singing songs of lonesome sailors" (Eastern Spell). Les sifflantes visent à rendre les bruissements d’ailes d’oiseaux d’une envergure exceptionnelle. "Bruits secrets des oiseaux de mer géants, Chantant des airs de marins solitaires". Mais tous deux sont des insulaires, donc un peu des gens de mer.
The Travelling Tragition
"Manteau d'ombre rapide comme une hirondelle", "Shadow cloak swift as a swallow".
"His voice like a cloud In the death of my night".
Scenesof Dynasty
Il s'agit d'un long texte délirant, un récitatif psalmodié sur une seule ligne mélodique, monocorde, une sorte de mélopée onirique et orientalisante, sur une royauté imaginaire, avec des références nombreuses à l'Antiquité. Bref, c’est assez indigeste, et s’il l’a placé à la fin de l’album, ce n’est pas pour rien ! "Il semble que rien ne vaut de faire un long poème obscur pour éclaircir les idées", disait déjà Paul Valéry, à propos de sa Jeune Parque…
On a déjà parlé du jeu de mots : Scenescof Dynasty, scenes of Dynasty.
Chanté sans accompagnement musical, ce long poème de clôture a, hélas, tout du remplissage.
Mantra
Syllabe ou phrase sacrée dans le bouddhisme et l'hindouisme. Asherton écrit dans son Bolan, à propos de Scenescof Dynasty : "Sorte de long mantra chanté a capella, soutenu par des battements de main". La formule, bien que réussie et fort plaisante, nous semble exagérée, voire inappropriée. En revanche, ce terme convient à Frowning Atahaullpa, où Bolan répète "Hare Krishna" à l'envi… Scenescof Dynasty est une mélopée basée sur l'écriture automatique, du surréalisme psalmodié. Du surréalisme revisité par un lecteur de Lovecraft, avec monstres et métamorphoses. "Then the gorgon (...) was transformed into Grecian dust". Un nouveau Persée. La poussière grecque, ce sont des cendres sublimées. La corruption et la désintégration du monstre femelle : la mort antique. Téléportation, télékinésie : « We were teleported in his head". Goût de l’outrance. Mais le psychédélisme est forcément délirant. Impossible d’imaginer un psychédélisme posé, tempéré et rationnel…
D’une façon générale, cet album est très réussi. Fortement recommandé.

Unicorn

Unicorn, en 1969, première tentative d'invasion du marché US, s'est vite retrouvé soldé. Ce fut un four, un fiasco. Il était trop tôt. Ce n’était pas encore son Heure. La licorne relève du bestiaire psyché. Elle était déjà présente sur Trelawny Lawn. Forte figure emblématique. Un titre nu. Un animal mythique. Figure de la femme aimée chez Bolan. She Was Born To Be My Unicorn. "Le murmure des sources avec le hennissement des licornes".
L’instrumentation s’enrichit sur ce disque. Il emploie le "Mélodica", équivalent français de l'"organ mouth". Il y a du piano, sur Catblack.
Influences littéraires
On a déjà vu Bolan influencé par Tolkien, Blake, Shakespeare, Donne, sans aucun doute. Mais qu’en est-il au juste de l’influence des écrivains français : Rimbaud, Apollinaire, Breton, Desnos ? Les influences littéraires sont clairement revendiquées, voire étalées. Sur la pochette d’Unicorn (quatrième de couverture) Bolan veut donner de lui l’image d’un être cultivé. Ses lectures (supposées) : Blake, Shakespeare, Chaucer, Rimbaud, Poe, Shelley Byron, Wilde, Dylan, Cohen, Morrison, Donovan, Lewis Carroll, Barrett, Spencer (La Reine des Fées), Tolkien, Conan Doyle (Le Monde Perdu), Les Mille et une nuits, les contes et légendes celtiques, Machen, Swift. Le jeu de mot sur la machine à coudre « singer » (chanteur) rappelle les tableaux de Magritte ( "Ceci n’est pas une pipe"). On songe aussi à la fameuse phrase d'Isidore Ducasse : "beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d’un parapluie".
Bisexualité
L'imagerie homosexuelle de Tyrannosaurus Rex a surtout été répandue par la pochette d'Unicorn, où Bolan et Took semblent former un vrai couple. Les paroles de Debora peuvent paraître ouvertement "gay", ou du moins bisexuelles, avec l'image de la femme-étalon, cheval hermaphrodite, comme la biche blanche de Guigemar dans les Lais de Marie de France. Mais Bolan était marié. Disons qu’il s’est complu à donner de lui-même une image androgyne.
Chariots Of Silk
L’une de ses plus belles chansons. "Stallions of gold she owned", “Des étalons d’or elle possédait”.
Magie et sorcellerie
-"A mad Mage with a maid on his eyebrows". Le champ lexical du Mage est partout chez Bolan. De nombreuses allusions aux aspects, à la fois répugnants et poétiques, des vieilles recettes de grimoires. Complaisance marquée pour les ingrédients qui surnagent dans les marmites et chaudrons suspects : "The glassy entrails of a frog", "Les entrailles vitreuses", les viscères couleur de verre d'une grenouille. Dissection... Echographie de batracien… On songe aux haruspices étrusques, puis romains. Bolan, augure psyché… Plus tard, il chantera : "Did you ever see a woman Coming out of New York City With a frog in her hand" (New York City). Mais lui-même ne se prenait-il pas pour un sorcier, voire pour une sorcière ? "Cat black sitting on my shoulder and I’m glad"… Certaines sorcières allaient jusqu’à porter un crapaud sur l’épaule pour revendiquer leur état. Alors un chat noir, pourquoi pas ? !
Warlock of Love
Titre d'un recueil de poèmes, et non pas de chansons. La couverture et la jaquette représentent au premier plan un Bolan hiératique, drapé dans une sorte de cape. A l'arrière plan on dirait une sorte de crocodile empaillé qui nous rappelle cette phrase de Molière : "une peau de lézard de trois pieds et demi, remplie de foin : curiosité agréable pour pendre au plancher d'une chambre" (L'Avare, Acte II, Scène 1). Mais l'image est trop floue. Il peut s'agir de la lune et des nuages... Bolan tient le rameau d'or ou la baguette magique... Il a toute la panoplie du poète-sorcier et ses cheveux en tire-bouchon... Le livre s'est vendu à près de 40 000 exemplaires au début des années 70… Un record pour un recueil de poèmes. Il se négocierait à plus de $100, n'ayant pas été réimprimé depuis longtemps. On peut en trouver le texte intégral sur certains sites anglais. Mais la typographie savante de l'édition originale vaut le détour.
Vents et Marécage
"Winds of the marsh lightly blew", "Les vents du marécage soufflaient légèrement". Trois éléments ici : air, terre, eau. Vents terraqués, chargés d’effluves lourdes, mais qui soufflent doucement… "Lightly" crée un nouvel adunaton. Ici, des vents positifs. Mais il existe chez Bolan des vents négatifs : "Even though the wind may blow it all away Don't ever worry 'cos I'm your friend" (A Day Laye). "Même si le vent peut tout effacer Ne t'en fais pas, car je suis ton ami". Belle promesse d'amitié. "I’m just a man I understand the wind And all the things That make the children cry" (Spaceball Ricochet).
Les marécages reviendront dans Elemental Child, où la fille feu follet réunit les quatre éléments (le feu vole, feu et air, sur les marécages, eau et terre).
"The toad road licked my wheels like a sabre", "La route du crapaud léchait mes roues comme un sabre". De telles sonorités sont rares dans la poésie française, ou alors utilisées à des fins parodiques. Bolan, lui, en raffole, en abuse : "A mad mage with a maid on his eyesbrows"
"He roars at the boars". Le passage d’un paronyme à un autre crée du sens. Paronomase. « The Angels of the Ages ». Ages est déjà dans Angels. Osez Joséphine…
‘Pon A Hill
"Her owlets in a green felt hat", "Ses jeunes hiboux dans un chapeau en feutre vert".
"Ambassador a heron blue". On songe à la monarchie constitutionnelle des animaux dans Lokis, de Mérimée. Le mammouth y est Maréchal de la Diète. C’est la même imagerie. Thème exploité également dans les livres d’or, « les petits livres de l’enfance », et dans la BD (Macherot), ou chez le Roi Babar, de Jean et Laurent de Brunhof.
The Seal Of Seasons
Proserpine : "Out of the depths she stood before me", "Sortie des profondeurs, elle se dressait devant moi".
Throat of Winter
La gorge de l’hiver. Sûrement un jeu de mots, comme plus tard chez Fauque-Bashung : "J’ai pris l’hiver en grippe". "Winter winter winter Are you but a servant of the bad one", "Hiver hiver hiver N'êtes-vous qu'un laquais du Mauvais". L'hiver au service du "diable", qui n’est même pas nommé, mais évoqué à l’aide d’une périphrase ("the bad one"). Vision médiévale. Bolan est peut-être avant tout un homme du Moyen Age celtique, un Celte du Moyen Age, avant d’être le "guerrier électrique". "Hiver, vous êtes un vilain", disait déjà Charles d'Orléans (Charlie, de la Porte d’Orléans ?!).
Beffroi
"Les oiseaux bleus, gelés, dans les beffrois". Cette image aussi est très médiévale.
Catblack
Premier emploi du piano. L’instrumentation s’élargit, mais la mélodie tourne à la complaisance.
Stones For Avalon
"Prenons des pierres pour Avalon, Jetons des cailloux pour Avalon, Volons des étoiles pour Avalon". Le paradis celtique, si lointain, quasi inaccessible. Bolan a tout d’un Lanval, le héros d’un lai, qu’une fée emporte sur son cheval vers l’anagrammatique « Avalun »...
She Was Born To Be My Unicorn
L’une des chansons les mieux produites qui soient. Extraordinaire prise de son de Tony Visconti. Les percussions, lourdes et en retrait, sont excellentes.
Like a White Star, Tangled and Far, Tulip that’s what you are
Comme une Etoile Blanche, vacillante et lointaine...
Coup de foudre et mutisme amoureux : "Warm and wise as a mute In the thunderbolt suit"
"Sage comme un personnage muet A la suite d'un coup de foudre". Bolan, observateur et psychologue…
"Charted seas on your skin", "Mers portées sur les cartes de ta peau". Tatouages psyché…
"Twinkled eyes like a king", "Des yeux scintillants comme ceux d'un roi". Transposition préférable : "Des yeux brillants comme ceux d'un roi".
Warlord of the Royal Crocodiles
Crocodile Rock, dirait Elton… "Warlords" et "warlock", deux paronymes qu'affectionnait Bolan. Symboles monstrueux. Cette chanson figure sur le single de Pewter Suitor, début 69, (B-Side) et sur Unicorn. Plusieurs symboles thériomorphes surgissent de cette œuvrette, le nom du groupe, le saurien se dressant hors de son marécage à la fin du recueil Warlock of Love, le titre Warlord of the Royal Crocodiles (royauté thériomorphe) et même l'unicorne, dont la corne peut blesser. C'est un animal sauvage dans Le vaillant petit tailleur, des frères Grimm.
Evenings of Damask
Les soirées de Damas. On dirait un titre d'un conte des Mille et Une Nuits. Mélopée asiatique. Bolan, très sensible à tout ce que venait du Proche-Orient, de la Bible aux contes persans.
Sea Beasts
Bolan poète du paganisme. Aucune trace de la Bible chez ce chanteur, alors que les mythologies grecques, celtes, latines et germaniques sont omniprésentes. Juste une vague allusion au Veau d’or (The Sea Beasts) et cette dépréciation : "Hey there Frisco poetically speaking The Bible’s all written wrong" (San Francisco Poet). "Hé, il y a les poètes de Frisco, qui disent que la Bible a tout faux". Influence de la Beat Generation. “The bull of gold that’s old” “le veau d’or, c’est vieux”. C’est la rime qui fera sa fortune, « old /gold », quand il abandonnera sa poésie visionnaire pour des vers de mirliton : "She’s my baby’s in gold, She is not very old, hin hin hin (Hot Love…).
Ovni
"UFO, UFO you are", "Tu es un ovni". C’est la poésie amoureuse post-moderne. On dit à la femme aimée qu’elle est une soucoupe volante. C’est plus actuel que de la comparer à une licorne. Mais l’un n’empêche pas l’autre.
Iscariot
Patronyme de Judas. Bolan le traite d’escroc. "Iscariot" s’applique à un traître, un renégat, à un menteur. "A grisly dragon's tooth", " une épouvantable dent de dragon". On songe à la description des dents isocèles des requins, dans Jules Verne…
Génitif hébraique
"You gashed the heart of my heart Like a Portuguese", "Le cœur de mon cœur"comme on a le roi des rois, le saint des saints…
Nijinsky Hind
Titre gay ? Le danseur russe de la « Belle Epoque » est assimilé à une biche…Hommage à la star des ballets russes, qui se produisirent en France vers 1915 et fascinèrent tant Cocteau. "Nijinsky Hind est un vestige de la Terre, Telle qu'elle était autrefois". La Danse mime l'Age d'Or. "Etonne-moi !" aurait dit Diaghilev à Cocteau, - en mal de sensations fortes. Diaghilev, le directeur de la troupe des ballets russes. Alors le poète joua à être étonnant toute sa vie… La devise d'Apollinaire, c’était : "J'émerveille" (avec un dessin de licorne).
Ailleurs, on a la danse des lutins, à la Shakespeare ou à la Du Bellay, à la clarté de la lune (forcément magique)
Jeunesse
"When his youth stood Wondrous and fair like a sea". Transposition possible :
"Quand sa jeunesse se dressait Merveilleuse et magnifique comme un océan"
Verticalité et horizontalité. Le thème de la jeunesse est obsessionnel chez Bolan :
"Well, you're an untamed youth" (Get It On).
"We're so windy fair Portrait of my young soul" (King Of The Rumbling Spires).
The Pilgrim’s Tale
Titre à la Chaucer (ce besoin d’être poète et d’être reconnu comme tel…). Le conte du pélerin. Le mot "mer" revient très souvent chez Bolan :
"As a flock the wild seas Sway before us", "Comme un troupeau les mers sauvages S'agitent devant nous", « Mers d’Abyssinie » (jeu de mots sur « abysses »), "Mers portées sur les cartes de ta peau" (Like a White Star...), tatouage, « physical graffit »… On peut songer au « troupeau d’étoiles oblongues » d’Apollinaire, plagiant Ovide.
Oiseaux
Des nuées d'oiseaux traversent ces chansons. "Winds of birds" (Summer Deep), "As a flock the wild seas" (The Pilgrim's Tale). Aigles, colombes (l'oiseau flower power), hibou, hirondelles, femmes-mouettes, et partout des cygnes ! (Ride A White Swan…).
The Misty Coast Of Albany
Les rivages brumeux de l'Albanie (et leur charme), ne dirait-on pas le pays de Circé, cette étonnante contrée homérique, plongée indéfiniment dans le brouillard, et cependant en pleine Méditerranée ? Au point que certains commentateurs imaginatifs ont vu dans L'Odyssée un voyage codé, un itinéraire initiatique, conduisant Ulysse et ses compagnons jusqu'en Irlande, pays des magiciennes et du brouillard... pour y trouver de l’étain.
Albany est l'un de ces mots relevant d'une géographie magique, tout comme "Abyssinia". Mot qui dut tant fasciner Rimbaud qu’il s’y perdit, s’y abîma, s’y « abyssina »... Deux mots-clés d’une géographie onirique.
A/B/N : lettres communes à « Albany », « Abyssinia » et Marc « Bolan ». On n’est pas loin d’une anagramme.
“Weeping willow woman"
C’est une Dryade. Une femme-saule pleureur. Assonances à l’initiale, anaphores, répétitions d’un son pour obtenir un effet de renforcement ou de symétrie. Répétition d'un même son vocalique à des fins d'harmonie imitative. L'emploi de la double voyelle vise peut-être ici à rendre la souplesse, la féminité et la fragilité. Le « double u » vise à rendre le côté larmoyant et féminin de la végétation, les longs cheveux blonds qui se répandent sur les épaules d’une sorte de bacchante. Allitérations qui annoncent www...
Le texte lu par John Peel
Hérissons
"Un lutin solitaire croquait des feuilles d'automne et dictait solennellement à son scribe, une souris, de longues et tortueuses spirales de runes merveilleuses, qui, malgré nos pesantes transpositions, auraient réveillé Ra à minuit, ou fait « déshiberner » toute une légion de hérissons polaires albinos..."
Hyperboréens
"The Hyperborians, the frozen folk who lived behind the North Wind". Bolan donne une définition traditionnelle (et étymologique) de ce peuple mythique : « Le peuple frigorifié qui vivait au-delà du Vent du Nord ».
Parchemin
"On a dried mushroom parchment", "Un parchemin de champignon asséché", - lyophilisé ?
"His mouse scribe", une souris, son scribe.
"Lionel Lark was an alchemist by profession but he loved to quest"
"Lionel l'Alouette était un alchimiste professionnel, mais il aimait vraiment ses recherches".
Le LP se termine sur une sorte de comptine répétitive, Romany Soup, une parodie de mantra.

Un album globalement réussi, mais très inégal. J’avais préféré Prophets, Seers And Sages.
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A Beard Of Stars
Lumière lunaire
Sorti en avril 1970, il s’agit du quatrième et dernier Tyrannosaurus Rex. Peut-être pas le grand œuvre, mais une grande réussite. Un excellent album, aussi riche et fécond que le second. Mais les « spécialistes » ( ?) le considèrent parfois comme un album de transition.
« Ce siècle avait deux ans. Rome remplaçait Sparte
Déjà Napoléon perçait sous Malaparte »
Là, ce siècle en avait soixante-dix
Le Swingin’ London se noyait dans le Styx
Le guerrier électrique perçait sous le troubadour
Marc Bolan allait devenir glamour…
Quatrième et dernier album de "Tyrannosaurus Rex", avant que le nom soit raccourci en T; Rex, plus facilement mémorisable… Exit Steve "Peregrin" Took , pour incompatibilité d’humeur et addictions diverses. Ce pauvre Steve Took connaîtra une triste fin : il s’étranglera avec un noyau de cerise. Connaît-on une mort plus idiote, plus malchanceuse ? Eschyle reçut une tortue sur la tête. Mais la mort de Steve n’est même pas restée dans les annales.
C’est le disque où apparaît Mickey Finn, le nouveau percussionniste, instrumentiste plus doué que le précédent, mais choriste médiocre. Sa collaboration avec Bolan commença en 69 et s'acheva fin 1974, car le son hyper électrique de T.Rex ne laissait plus guère de place à un joueur de bongos. Mickey Finn acheta un commerce d'antiquités à King's Road. Lui aussi est décédé. Steve Took, Steve Currie, June Child, John Peel… A part Tony Visconti, il ne reste plus grand monde de la saga T .Rex …
Il n’y a que douze titres sur cet album. Les textes, pour une fois, sont très courts, presque laconiques. Pavilions of Sun ne comporte que huit vers, Lofty Skies, sept seulement. Dove est une strophe de 9 vers, et ce sont des mètres très courts, de six ou cinq syllabes. Element Child a beau durer dix minutes, ce n’est qu’un dizain. "Torch girl of the marshes"… Son baiser est un fouet de la lune…
La thématique pourrait sembler banale. Le soleil, la lune, l’amour, l’amitié. Il n’y a jamais rien de nouveau sous les pavillons du soleil. Mais ces thèmes sont traités d’une façon profondément originale. Si l’on supprime la dernière chanson, la plus connue mais aussi la plus faible, la plus caricaturale, c’est peut-être son meilleur album à tous points de vue. Qualité des mélodies, du chant, des rythmes, des « lyrics ». Sans oublier la production, impeccable, de Tony Visconti.
La pochette
Au recto, une très belle photo du visage de Bolan et de sa chevelure de Méduse. Au verso, Mickey Finn. Mais, ce qui nous retient, c’est l’encart, inséré à l’intérieur, avec la photo de la.statue. Le Peter Pan d'Hyde Park au bord de la Serpentine. La statue du jeune faune jouant de la flûte. Le goût qu’avait le chanteur pour les statuettes en bronze. On a déjà évoqué le groupe antique, le couple au verso de « Prophets ». Aucune statue maudite chez Bolan. Rien à voir avec la Vénus d’Ille. A part peut-être l’inquiétante "Nuit aux hanches de bronze" qui se dresse "toute droite", dans Salamanda Palaganda. Statue allégorique et animé
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