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catégorie : tranche de vie
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Alors que Florence était encore assise dans sa salle de cours à Paris, Manu est rentré d’Ecully à 19h15, bien plus tard et bien plus fatigué qu’à l’accoutumé.

Sa journée de travail a commencé à 6h30, après un trajet en bus et métro d’une banlieue lyonnaise à l’autre. Manu ne fait que traverser la capitale des Gaules puisqu’il loge dans un appartement de 19m² d’une tour de Vaulx-en-Velin, son maigre salaire de stagiaire au sein de la direction des services techniques du groupe SEB ne lui ayant pas permis de trouver plus grand, plus près, moins cher. A la sortie de son IUT d’électromécanique, Manu a cumulé plusieurs boulots pour financer son inscription en BTS informatique. Fort de cette double formation, Manu a effectué plusieurs stages intéressants, avant de candidater auprès du groupe d’électroménager. Son directeur de stage lui a promis un CDI au bout des 9 mois de travail, payés à hauteur de 60% du SMIC. Sa bourse et les aides au logement de la CAF complètent son budget et lui permettent de vivre, en attendant son embauche définitive. D’après ses collègues plus anciens, Manu devrait alors gagner un peu plus du SMIC, sans compter les primes d’astreinte et, évidemment, les réductions offertes sur toute la gamme SEB.

Tous les matins depuis 6 mois, Manu se lève à 4h15, prend une douche rapide pendant que sa cafetière prépare un jus noir et serré, puis il s’habille en regardant les tours de sa cité clignoter, certains appartement s’éveillant tandis que d’autres voisins terminent tout juste leur nuit. Manu ne comprend pas quel rythme suivent ces gens de la nuit, qui vivent à l’envers et ne doivent pas travailler, soit parce qu’ils sont oisifs, soit parce qu’ils n’en ont pas besoin. Manu se sent étranger à ses voisins et à leurs nuits.

Le matin en général, Manu voyage seul dans le bus le conduisant à Lyon, où il prend le métro puis un second bus, vide également, jusqu’à Ecully dans la banlieue ouest de la métropole. Mais aujourd’hui règne une agitation étrange au départ de la station Bonnevay lorsqu’il y arrive à 5h10, en descendant du bus 83 qu’il a pris 25 minutes plus tôt, avec un retard de 9 minutes par rapport à l’horaire théorique ; Manu n’aime pas les journées qui commencent par un retard des transports en communs, c'est-à-dire mal.

Sur le quai du métro en effet, une foule d’une quinzaine de personnes, portants écharpes et drapeaux siglés aux couleurs de différentes organisations s’agitent, discutant entre elles en tentant qui de se réchauffer dans la froideur d’un matin de printemps lyonnais, qui de raffermir ses convictions. La discussion est animée, les voix s’élèvent lorsqu’un second groupe les rejoints au moment où Manu arrive à leur hauteur. En y réfléchissant, Manu réalise que c’est la première fois qu’il voit un syndicaliste en chair et en os ; pour lui cette espèce relevait jusqu’à présent de l’irréel ou du fossile, apparaissant parfois dans les journaux télévisés pour débiter sa colère contre une nouvelle et nécessaire réforme. Manu ne pense pas grand-chose des syndicalistes, sinon qu’ils défendent des acquis dépassés, arc-boutés qu’ils sont, juge-t-il, sur des positions d’un autre âge, ne correspondant pas aux réalités du monde dans lequel il travaille, mange, dort puis se lève pour partir gagner son salaire.

Lorsque le métro arrive, Manu s’y enfonce rapidement, pressé de laisser derrière lui banderoles, porte-voix et militants moustachus et braillards. A son grand regret, ceux-ci le suivent et emplissent bientôt la rame qu’il a choisie. Sacré trajet en perspective, se dit-il, espérant parvenir à somnoler le temps du voyage pour finir sa nuit avant de pointer à l’autre bout de Lyon.
A son grand étonnement, Manu constate que le troupeau de syndicalistes lui emboite le pas à la sortie du métro en direction du bus le conduisant vers son entreprise. Ils sont une petite trentaine désormais, après la jonction d’un groupe attendant à l’arrêt du bus, et les conversations sont suffisamment animées pour que Manu, réfugié à l’arrière du véhicule, comprenne de quoi il retourne. Il n’est donc pas étonné de les voir descendre au même arrêt que lui, à 200 mètres de la grille de son lieu de travail.

Une fois passé le poste de garde, Manu se retourne et voit la masse s’arrêter derrière les barreaux protégeant l’entrée du site, pour déployer leurs banderoles, et revêtir des combinaisons blanches. Manu est en retard mais il prend le temps d’allumer une cigarette en revenant sur ses pas vers la grille fermée.
Derrière celle-ci, les gauchistes organisent une manifestation à l’encontre de son entreprise. Sur les combinaisons de draps blancs ornés d’une tête de mort noire qu’ils portent, on peut lire leurs prénoms, celui de leur entreprise, qui vient d’être rachetée par SEB après avoir déposé son bilan, ainsi que leur ancienneté au sein de Moulinex. Manu peut ainsi lire, en passant les têtes en revue : « Guy, 25 ans d’ancienneté », « Sylvaine, 29 ans d’ancienneté », « Michel, 19 ans d’ancienneté », « Hervé, 22 ans d’ancienneté », « Marie-Claude, 13 ans d’ancienneté », et ainsi de suite… Leur groupe a grossi, d’autres agités les rejoignent peu à peu, constate Manu, tandis que le jour se lève. Ils gigotent sur place pour se réchauffer, tandis que lui se frotte les mains en écrasant à terre son mégot, avant de tourner les talons pour commencer sa journée de travail en laissant derrière lui les mécontents, observés avec inquiétude par les vigiles du poste de garde qui se relaient au téléphone pour prendre des consignes.

Durant sa pause déjeuner, à 11h, les conversations tournent comme d’habitude autour des occupations de chacun durant la matinée, de l’humeur des chefs, et, bien sûr, de l’agitation dehors, qui semble encore avoir pris de l’ampleur.
- Tu les as vus ? Ils sont largement plus d’une centaine, je me demande ce qu’ils veulent obtenir, s’interroge un collègue.
- Comme d’habitude, des frustrés. Tout ça parce qu’on les rachète ; s’ils bossaient mieux au lieu de râler ça ne leur arriverait pas…
- Ouais, enfin imagine que ça nous arrive, tente de l’autre bout de la table un autre plus âgé, placardisé à la maintenance informatique au seul bénéfice de l’ancienneté.
- Toi, on sait ce que tu penses, et aussi ce que tu vaux, objecte depuis la table d’à côté le responsable du service, droit sur sa chaise et dans son costume, faisant immédiatement taire l’objecteur qui se renfrogne et pioche nerveusement dans son assiette vide sans plus regarder ses collègues.
- C’est pas tout ça, mais il va peut être falloir y retourner, dit Manu après avoir regardé sa montre, le boulot nous attend ; je me demande combien d’arrêts de chaîne je vais encore devoir traiter cet après midi. Rien que ce matin, j’en ai eu autant que la semaine dernière, à croire que toutes les usines ont décidé de tomber en panne aujourd’hui. Et visiblement tous les gars de la maintenance sur site sont aussi tombés malade ce matin.
- Tu y es presque, explique le responsable du service. Ces excités de Moulinex ne sont pas seuls, il y en a chez nous pour croire qu’ils ont raison, c’est pour ça que la prod s’arrête aujourd’hui. Ils ne débrayent pas, mais laissent les machines en panne. Tous bons pour saloper le travail, soupire-t-il, et empêcher les autres de bosser. Enfin ça leur passera vite.

A 16h15, Manu quitte son poste, après avoir passé une demi-heure à reconfigurer à distance un pilote de machine numérique défectueux dans une usine, quelque part en France. Son interlocuteur n’était pas particulièrement coopératif et Manu n’aime pas perdre son temps à cause de l’incompétence d’autrui. Après avoir enfilé sa veste et pointé à l’aide de son badge magnétique, Manu quitte son bâtiment et se dirige vers la sortie du complexe, en direction des grilles d’où s’élève une harangue bien plus forte que le matin, dont il préfèrerait ne pas entendre les échos. Mais il sait qu’il ne pourra pas échapper à la foule importante restée massée à l’entrée du site toute la journée, malgré le froid, les interventions des vigiles et les regards méfiants des policiers qui veillent désormais, placés en retrait de la foule.
- Toi le jeune, là, viens vers nous, écoute-nous, lui lance un homme d’une quarantaine d’année alors que Manu baisse les yeux et accélère le pas.
Peine perdue, il se retrouve rapidement encerclé par un petit groupe l’empêchant d’avancer, qui l’interpelle de toutes parts.
- Toi, tu es encore jeune, tu peux encore changer l’avenir qu’ils ont décidé pour nous, tu ne peux pas les laisser faire !
- Comment peux-tu bosser pour ces gens là ? Ils n’en ont rien à faire de toi, comme de nous, tu n’es qu’un pion, un jour ce sera ton tour !
- Tu sais pour qui tu travailles ? Des gens de la pire espèce, je te le dis !
- J'ai fait ma journée de boulot, je suis fatigué et je rentre chez moi, s'il vous plaît laissez-moi juste passer, répond Manu, regardant toujours ses pieds.
- Ecoutez-le, il ne fait que son boulot… il en a de la chance, tiens, il en a encore un de travail !
- Ton entreprise va faire comme toutes les autres : de belles promesses pour reprendre nos produits et nos marchés, elle va même sûrement bénéficier de subventions publiques, mais deux ans après je te parie que la moitié des sites français de Moulinex n’existeront plus.
- Mais votre entreprise a coulé, c’est normal qu’elle soit rachetée… je ne dis pas ça pour vous, ce n’est pas de votre faute, mais c’est la vie, vous connaissez les risques, objecte Manu. Il fallait être meilleur, c’est tout.
- Ta boîte nous rachète pour une bouchée de pain avant de nous foutre à la porte, tu ne comprends pas ? l’interpelle Alain, petit gros chauve à la moustache stalinienne et aux bars couverts d’autocollants CGT, 13 ans de Moulinex derrière lui d’après le linceul qu’il porte. Moi aussi je bosse, je me lève comme toi le matin, je suis depuis plus de 15 ans chez Moulinex, ma femme est à l’usine comme moi, on n’a pas encore remboursé le crédit pour la maison et les gosses sont encore jeunes. Je ferai quoi au chômage à 48 ans, hein, je ferai comment ?
- L’avenir on le connaît, déjà avec la crise russe on a été restructurés comme ils disent : le tiers de l’usine chez nous est parti, et ce coup-là les préretraites suffiront pas ; il va y avoir des licenciements secs, c’est couru d’avance, renchérit une femme aux cheveux gris, petite et forte, aux mains noires tentant de distribuer des tracts de l’intersyndicale Moulinex aux cadres quittant le bâtiment, qui préfèrent détourner le regard et accélérer le pas.
- Moi tout ce que je sais c’est que SEB va grossir, qu’ensemble on sera plus forts contre les concurrents, et comme ça on sauve notre avenir, tente Manu.
- Mais le futur, le vrai, il n’y en a pas ici ! La France, c’est fini. Terminé. Tu verras quand ils délocaliseront toute la production… ils n’attendent que ça, en Pologne, en Hongrie, chez les Tchèques… Sans parler des Chinois. Et le reste, c’est tout juste bon à externaliser. C’est quoi ton boulot ici ?
- Je suis à la maintenance industrielle, bafouille Manu.
- Alors tu comprendras quand ton boulot sera revendu à une société de sous-traitants informatiques, rugit Alain. Tu verras. Nous on a déjà connu ça, et sans ton aide, sans l’aide de tous, on peut rien y faire. Faut bouger, faut débrayer, faut manifester… sinon un jour on y passera tous.

Manu ne sait pas trop quoi répondre. Alors il se dégage en bousculant un ou deux manifestants, qui aussitôt se jettent sur une autre proie à convaincre, puis il accélère en rentrant la tête dans les épaules et fait signe au bus avant de s’y engouffrer. La foule lui a fait perdre une demi-heure, alors qu’il lui reste encore des courses à faire ce soir pour remplir son frigo.
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Voici les 9 dernières réactions à ce commentaire
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 12/09/08 à 19h10
pour être franc : l'employabilité des jeunes diplômés d'école de commerce, je m'en moque un peu. j'ai plus appris en prépa et via la fac qu'en école (même si j'y ai aussi appris). (quitte à créer une boite, autant investir dans l'ensemble des services aux personnes âgées, ça fait des décennies de boulot pas délocalisable)(ou dans les services aux entreprises tels que dématérialisation des archives/relecture/mise en page/édition, ça peut marcher aussi)(c'est quand même pas très compliqué).

Pour amorcer tout de même une réponse : Lucas, le débat que tu ouvres est connexe, il concerne un problème culturel que beaucoup soulignent et expliquent, et qui concerne le rapport à l'expérience (valorisée ou dévalorisée en cas d'échec, ici, contrairement à d'autres pays) (cf au hasard un article du Monde aujourd'hui sur les djeuns danois) (accessoirement, le "nous sommes appelés à avoir des fonctions de responsabilité" est sujet à caution, non ? les Lip, ils étaient bac+5, peut être ?)

la question que tu poses est intéressante, mais créer une entreprise pour la gérer à l'identique de ce que subissent aujourd'hui toutes les entreprises, je ne vois pas trop l'intérêt.

avant même de créer des emplois, arrêtons déjà d'en détruire. concrètement, certains gagneront moins et plus lentement, mais beaucoup garderont leur emploi, leurs conditions de travail, et leur rémunération.

pourquoi changer de téléphone portable tous les 6 mois ? pourquoi considérer qu'un téléviseur, un frigo ou une voiture sont désormais des biens de consommation et plus des biens d'équipement ?

la question n'est pas de savoir comment créer, mais plutôt comment gérer : à quoi cela sert il de chercher à réaliser 40% de marge brute plutôt que 30% ? (à la rigueur, si c'est pour investir, je peux comprendre. mais quand on voit ce qu'investit l'industrie française, on peut douter du caractère productif de l'allocation des marges dégagées). pourquoi diable faudrait il atteindre un taux de retour sur capitaux investis de 10% plutôt que de 5% ? pourquoi diable faudrait il investir pour 6 mois ou deux ans plutôt que pendant 6,7 ou 8 ans (par ailleurs, le rendement long terme de ce type d'invest reste plus que compétitif) ?

pendant 40 ans, en gros pendant les 30 glorieuses, nous avons connu un capitalisme sans commune mesure avec celui que nous subissons aujourd'hui. en admettant que le capitalisme est indépassable (ce qui, déjà, ouvre un long débat), pourquoi diable ce qui a été vrai ne peut plus l'être ? certains changements sont structurels comme la démographie (encore que, vus à l'échelle de Braudel, les problèmes démographiques sont assez conjoncturels). d'autres changements ne renvoient pas à un changement de paradigme, auquel on voudrait pourtant nous faire croire : l'évolution sur longue durée de la répartition ô combien marxiste mais surtout ô combien concrète et réelle de la répartition entre capital et travail de la valeur ajoutée, en quoi est elle irréversible ?
 12/09/08 à 17h34
lucadamore
Il ne tient qu'à nous d'arrêter... bah oui mais comment ?
Perso je suis jeune diplomé d'une école de commerce et creer une boite pour creer de l'emploi c'est bien joli, mais ds quel domaine ?
Et comment dégager en moins de 3 ans un benefice au moins egal à ce que je touchais en tant que salarié.
Chaque année ds mon école il y 300 diplomés.
Embauchés à 34 Kilo euros minimum.
L'an dernier seulement un mec s'est lancé (sur le marché des textiles pour marques de supermarché),
l'année d'avant 3 ont crée une boite.
0,3 à 1%...
Sachant que nous sommes appelés à avoir des fonctions de responsabilité, sachant que la moyenne des evolutions fait qu'au bout de 3 ans les 34 KE se sont transformés en 42 KE,
comment motiver la jeunesse à prendre des risques pour se lancer et creer de l'emploi ?
 12/09/08 à 00h31
 11/09/08 à 21h27
justement non, ce n'est pas forcément l'évolution "naturelle" du monde.

la productivité horaire européenne est sans commune mesure avec la productivité chinoise. le transport maritime coûte de plus en plus cher. l'inflation en Chine et les rattrapages salariaux commencent à faire douter les grands groupes industriels européens de leurs choix passés de délocalisation.

par contre, il reste encore la course au toujours "plus" : plus de marges, plus de compétitivité... qui entraîne celle du toujours moins (de salaire, en proportion des richesses créées, et d'emplois). cette course là, il ne tient qu'à nous de l'arrêter.

Les emplois industriels sont pour les pays qu'ils disent émergents et à nous les emplois de bureau et les services à la personne

Les mines, la sidérurgie tout ces emplois difficiles sont d'une autre époque et sont passés à d'autres pays (Chine entre autres)

... ça me semble perdu d'avance de vouloir conserver des emplois pour des emplois ...

La transition est dure et plein de gens restent sur le carreau mais rien n'est jamais pareil et il doit bien y avoir une solution

 11/09/08 à 18h29
au beau film de laurent cantet.Ressources humaines ? J'ai oublié le titre.La même émotion après la lecture.et je suis triste.

*****
 11/09/08 à 09h48
perle-de-pluie